Le ténor français Julien Henric connaît une ascension fulgurante depuis quelques années. Après La Montagne noire d’Augusta Holmès, il retrouve l’Opéra national de Bordeaux pour une nouvelle production de Carmen.

Julien Henric © Nicolas Costy

Quel est votre rapport avec Carmen ?

Ma première rencontre avec cette musique remonte à l’enfance, via l’air du Toréador que ma famille fredonnait sans même savoir que c’était Carmen ! C’est une œuvre si intégrée au quotidien qu’elle traverse les frontières sans mal.  Après l’avoir chantée à Shanghai, ma question initiale, « serais-je à la hauteur ? », s’est dissipée.

Comment vous adaptez-vous à la mise en scène d’Emmanuelle Bastet qui dit que « tout est affaire de sensation »?

Cette mise en scène va au-delà de la tradition et traite les personnages avec humanité. José n’est pas simplement un meurtrier colérique, mais un homme très jeune et inexpérimenté, désarçonné par ses sentiments. Carmen n’est pas un démon tentateur, mais une femme en quête de vraie liberté. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est de l’interpréter différemment de ces 30 ou 40 dernières années. En effet, on a tendance à donner ce rôle à des ténors de plus en plus dramatiques avec des voix très puissantes. Or, quand Bizet l’a composé en 1875, il l’a conçu pour des ténors de demi-caractère, avec une voix plus légère et une utilisation de la voix mixte, particulièrement aux aigus. A l’époque, les théâtres d’opéras proposaient des œuvres différentes chaque jour de la semaine, et les chanteurs devaient s’adapter aux rôles variés. Je veux garder cela en tête en prenant mon rôle.

Mais Carmen étant l’un des opéras les plus joués au monde, n’est-ce pas difficile de changer l’écoute des spectateurs ?

L’exercice qui me passionne vraiment, c’est de me demander : et si c’était une œuvre pas connue du tout, comment est-ce que j’envisagerais ce rôle et cette musique ? C’est ce que je fais beaucoup avec le Palazzetto Bru Zane, en redécouvrant des partitions qui n’ont pas été entendues depuis longtemps, comme La Montagne noire d’Augusta Holmès la saison dernière et Zampa de Ferdinand Hérold dont le disque vient de sortir. On se recentre sur la source, le texte, la mélodie, les harmonies, sans se laisser influencer par la manière dont tel ou tel grand interprète l’a chantée avant. Avec Carmen, j’essaie de retrouver cet état d’esprit : partir de la partition, plutôt que des clichés qui entourent l’œuvre et le choix de lecture de mes prédécesseurs. Je suis maintenant dans un état d’excitation intense, car cette musique me transcende. Une fois dépassée l’appréhension liée aux références historiques et aux conventions d’interprétation, je peux me concentrer sur le véritable drame intérieur du personnage.   

Quels sont vos projets futurs et vos rêves ?

Je vais incarner Octavio dans Giuditta de Lehár à Lausanne, œuvre rarement donnée ; Faust dans La Damnation de Faust à Rouen, Roi Soleil dans La Carmélite de Reynaldo Hahn avec le Palazzetto Bru Zane. puis Tamino, Rodolfo et Nadir dans les prochaines saisons. Mon grand rêve musical est de chanter Werther à l’Opéra de Paris. C’est un rôle auquel j’aspire, lorsque j’aurai acquis davantage de maturité vocale et mentale.

Carmen de Georges Bizet, au Grand Théâtre de Bordeaux, sous la direction d’Evan Rogister, dans la mise en scène d’Emmanuelle Bastet. Du 9 au 17 novembre.

Informations et réservations : https://www.opera-bordeaux.com/