Le grand artiste sud-coréen investit en majesté les salles de la galerie Perrotin. Un hommage à la hauteur de ce sage habité de visions fulgurantes : chez lui, l’art ne trouve sa justification que dans les liens créés avec les forces de l’invisible.

Nombre d’artistes contemporains ne font pas le poids parce qu’on sent le toc sous le vernis, au propre comme au figuré. Ils s’emparent de concepts dans l’air du temps dont ils ne tirent rien d’original. Tout ça a été rebâché mille fois. La grandiloquence, l’emphase pompière, masquent la vacuité d’un propos essentiellement au service de leur petite gloire médiatique et de leurs comptes en banque. Rencontrer Lee Bae nettoie l’esprit de toutes ces scories négatives car chez lui, le vrai ne joue pas. Attending, sa neuvième exposition chez Perrotin, signifie pour l’artiste « être pleinement présent à l’instant tout en attendant ce qui n’est pas encore arrivé. Porter attention, écouter avec soin et se concentrer sur le temps, l’espace et sa propre existence ». Une bonne définition de Lee Bae, ce sage homme dont le geste fulgurant du pinceau ne fait que traduire une réflexion sans fin sur le temps qui nous constitue. Vivre, c’est suspendre la mort. La vaste exposition propose une installation immersive d’œuvres réparties sur les deux étages de la galerie et dans le jardin. On y retrouve ses célèbres assemblages sur toile Issu du feu et ses bronzes Brushstroke, mais également d’autres œuvres dont Issu du feu-Performance, rituel que l’artiste a réalisé en vidéo dans une rizière coréenne.
Voilà ce qui se passe : un grand homme aux cheveux blancs vous accueille à l’entrée de son atelier du 15e arrondissement de Paris. Posé, économe et précis dans le choix de ses mots, les yeux vifs, la silhouette mince, l’artiste sud-coréen Lee Bae était alors en pleine préparation de son exposition. Je l’avais rencontré cet été à l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue où ses sculptures, peintures et dessins avaient trouvé une place naturelle dans les espaces extérieurs et intérieurs splendides de ce lieu où souffle sans contredit l’esprit de l’invisible habité. Lee Bae – prononcez Li Bé –, était chez lui, au sens où ce catholique pratiquant n’y plaquait pas artificiellement ses travaux. Pas de grands écarts factices, seulement une même flamme intérieure pour célébrer la transcendance et la grâce. Lee Bae vient de Cheongdo, « le chemin clair », un village perdu, à environ 400 kilomètres de Séoul, en pleine montagne, dans le centre du pays. Jusqu’à ses 8 ans, le petit Lee s’éclairait à la bougie. Puis un jour l’électricité est arrivée au village. Fiat lux. Ses yeux qui, déjà, pressentaient qu’il existait autre chose derrière l’évidence d’une réalité répétitive, virent éclore de nouvelles teintes nocturnes. Le noir dont il allait s’emparer bien plus tard lui apparut comme une nouvelle lumière. Le pommier, cultivé, taillé, était la richesse familiale. L’enfant aidait à l’entretien du verger lorsqu’il rentrait de l’école. « Avec une pomme, je veux étonner Paris », avait déclaré le jeune Cézanne. Les pommes étaient là, à chaque automne, mais le jeune Lee se contentait pour l’instant d’aider à la récolte. L’art était alors pour lui une substance aussi abstraite que l’éther. Il entendra de la musique pour la première fois à 15 ans, jouée sur un piano du collège. Le piano, un ovni dans le monde jusqu’alors clos de cet enfant des montagnes. « C’était tellement étrange », me glisse-t-il laconiquement. Entre le travail du paysan et celui de l’artiste, y a-t-il au fond tant de différences ? Aucune, à écouter l’artiste déplier son destin ainsi qu’un mystérieux jeu fait d’interactions entre libre arbitre et ce qui ne l’est pas. « Mon père, dit-il, alors qu’une lumière oblique éclaire les noirs puissants de ces toiles charbonneuses, me répétait que pour être un bon paysan, il faut bien écouter la terre. La terre qui respire, qui parle. Et le paysan doit respecter les paroles de la terre, comme le temps : ce n’est pas lui qui gère ces choses-là. Il est dépendant d’elles. En même temps, quand on parle de nature, on parle aussi de l’esprit, de l’âme. C’est une forme d’espoir et de désespoir mêlés, quand les choses ne fonctionnent pas. C’est pareil pour les artistes : on croit que c’est un travail de pure création de soi-même, mais ce n’est pas vrai. L’artiste ne travaille jamais seul avec son expérience, ses informations, son intelligence ou sa sensibilité, tout ça agit ensemble. Il faut se sentir en harmonie avec son moi intérieur pour s’élever au-dessus de soi, comme une forme d’espérance, de volonté ».
Quelque chose touche immédiatement chez Lee Bae, c’est la sincérité d’un esprit qui ne joue pas. Je retiens ceci de sa vision : comme chacun d’entre nous, l’artiste ignore qui il est. Il tâtonne dans le noir, avance, se rencogne, se remet en route, et travaille pour chercher, pendant le moment même de l’action, qui il est. Il ne trouvera jamais, mais ses œuvres sont les témoignages affirmés de ces tentatives. Le travail est la raison même d’être de l’artiste, davantage peut-être que le résultat. Je regarde ses mains, fines et puissantes, ses mains qui sont ses autres yeux. Ses mains qui voient. Le travail physique est le chaînon qui le relie au père disparu. L’artiste travaille de ses mains, le paysan aussi. La toile de l’un est la terre de l’autre. Il n’y a au fond pas tant de différence entre l’esprit de labeur du père de Lee Bae et le sien propre. « Avant, me dit-il, je pensais que nous agissions dans deux mondes étrangers. Mais avec le temps je me suis retrouvé en lui ».

Agrafes sur toils
220X152 cm
Courtoisie de l’artiste et de Perrotin.
Lee Bae ne pensait pas devenir artiste. Sans doute aurait-il repris plus tard l’exploitation du verger familial si un heureux « accident » n’en avait pas décidé autrement. « À force d’observer ces petites montagnes de pommes dans le verger, j’ai eu envie de les peindre. Mon oncle m’avait donné sa palette, ses pinceaux et ses carnets. Je n’avais jamais étudié la peinture, mais je me suis lancé, parce que j’adorais l’odeur des pommes, leur rapport à l’air, au ciel. Mon père aimait bien ça, parce que je restais ainsi pour surveiller les pommes, que les animaux, en particulier les oiseaux, ne cessaient de vouloir picorer ». Un jour, à l’école, son professeur lui a demandé de lui confier un de ses dessins. Trois mois plus tard, un voisin court annoncer à son père : « Le nom de ton fils est dans le journal ! » Lee Bae avait gagné un concours national de dessins de collégiens, le professeur avait envoyé plusieurs œuvres d’élèves, dont la sienne, sans lui dire. Il avait 15 ans, ce qui, en âge coréen, correspond à 14 ans en France, car en Corée on compte déjà un an à la naissance. Il se sentit fier, mais n’en montra rien. Cela le persuada de persévérer. Il continua ainsi à peindre après l’école, quand l’enseignant emmenait les élèves à l’extérieur saisir des paysages à l’aquarelle. Quoique élève moyen, il put être admis au lycée grâce à son grand prix. « Tous les professeurs, tous mes camarades disaient qu’il fallait aller à l’école des Beaux-Arts de Séoul (Hongik). J’ai fini par y entrer, après les examens de fin de lycée ». Au mot de providence, Lee Bae préfère celui de mystérieux destin. À l’école des Beaux-Arts, tous ses professeurs étaient de grands artistes. Lee Ufan venait souvent donner des cours. Devenu enseignant pour faire plaisir à son père inquiet de la vie d’artiste, Lee Bae décide un jour de quitter son pays. Après un détour peu satisfaisant par les États-Unis, il décide de se rendre à Paris. « Quand je suis venu à Paris, je me suis retrouvé : je suis coréen, et je peux vivre à Paris en restant moi-même. Aux États-Unis, si je ne m’intégrais pas à une certaine identité américaine, il m’aurait été difficile de faire mon trou. Alors qu’à Paris, je n’avais pas besoin de renoncer à mon identité. La ville a absorbé des générations d’artistes étrangers : dans les années 1930, ils venaient de partout. À mon arrivée ici, dans les années 1990, il y avait aussi beaucoup d’artistes chinois installés ici après Tiananmen, Wang Du, Yan Pei-Ming, et d’autres. On n’avait pas d’atelier, alors on allait souvent, à plusieurs, faire des croquis de modèle dans des écoles d’art de Paris ; c’était très créatif. On passait de très bons moments ensemble ». Au début, Lee Bae a regardé les maîtres modernes, Picasso en tête mais aussi Soulages, Hartung, Tal-Coat, et d’autres défenseurs « assez proches d’une abstraction guérie », ajoute-t-il. Abstraction guérie. J’aime l’alliance de ces deux mots où je vois la célébration d’un aboutissement parachevé. Soulages… nombre de critiques comparent ces deux explorateurs du noir, mais il n’y a aucun rapport entre le noir source de lumière du premier et le noir source d’introspection métaphysique du second.
La suite de cet entretien dans le N°202 de Transfuge
Lee Bae, Attending, jusqu’au 19 décembre. Perrotin, 76 rue de Turenne, 75003 Paris.









