Une merveille au Théâtre du Châtelet : La Fin des temps de Murakami en fresque poétique et dramatique, par vingt enthousiasmants acteurs et danseurs nippons.

Fin des temps ou perpétuel recommencement ? On aimerait voir les deux spectacles de cette double fresque qui se déploie sur le plateau du Théâtre du Châtelet. L’épopée visible est déjà double, car Haruki Murakami alterne infailliblement deux récits, Le Pays des merveilles sans merci et La Fin du monde. Par vingt fois le lecteur, lui, tourne la page pour (re)tomber dans l’autre histoire, l’autre temps, l’autre monde. A contrario, l’adaptation pour la scène signée Philippe Decouflé oblige les vingt excellents comédiens et danseurs à se changer à une vitesse qu’on devine impressionnante. Un spectacle peut en cacher un autre… Decouflé en est le témoin, pas nous. « Tout se déroule avec une précision implacable », rapporte-t-il. Une véritable horlogerie donc, non pas suisse mais japonaise, sur le plateau comme dans les loges, pour ce roman de fantasy devenu spectacle à Tokyo en janvier 2026. Et la touche Decouflé ajoute à l’imaginaire de Murakami un raffinement à la française, doublé d’une invention scénique sans limites.

Dès l’ambiance bucolique du premier tableau, le charme des licornes balaie toute idée de finitude. Decouflé a la belle idée d’ouvrir ces 2 h 30 d’émerveillement par la poésie des paysages de la ville-fin-du-monde, où les arrivants sont délestés de leur cœur et de leur ombre. Dans son roman, Murakami commence en envoyant son héros « programmeur » dans un ascenseur-mystère qui mène au laboratoire d’un vieux professeur. Entouré de sa collection de crânes, celui-ci traque les secrets du cerveau et de l’inconscient. C’est fantasque, alors que les scènes dans l’appartement de Watashi se démarquent par leur ambiance contemporaine. Dans l’imaginaire de Murakami, il est le seul « programmeur » capable de survivre à la technique futuriste du « shuffling » cérébral, et donc le seul en mesure de sauver le monde.

Philippe Decouflé impressionne d’emblée avec ses licornes, créatures aux pattes avant prolongées et aux corps d’antilopes humaines, vêtues d’une fourrure blanche et légère. Le corps humain s’y fond dans un rêve de sensualité innocente, et l’état paisible de ces bêtes allégoriques leur confère une allure céleste. À l’opposé, les « ténébrides », mystérieuses créatures amorphes des bas-fonds de Tokyo, sont de petits monstres en forme de boules noires, presque gluants et pourvus de poils plus longs que nature. C’est avec eux, comme avec les licornes, qu’on trouve une mouture nouvelle de l’esprit débridé qui a fait connaître Philippe Decouflé à ses débuts.

Et dire que ce sont parfois les mêmes danseurs qui alternent entre ces deux contraires ! C’est vrai aussi pour Tatsuya Fujiwara, l’impressionnant acteur vedette qui incarne les héros des deux histoires en alternant entre deux états de corps très différents. Fujiwara sait faire des miracles grâce à une souplesse presque chorégraphique. La plupart des acteurs semblent par ailleurs sortis tout droit de l’école Jacques Lecoq, c’est dire combien tout part du corps et y revient dans leur interprétation. Aussi découvre-t-on que la filière japonaise propose une formation tout aussi excellente, avec une mention spéciale pour Shuntaro Miyao qui, silhouette tortueuse dans le rôle de l’Ombre, semble faire partie des danseurs.

« La science devrait exister seulement pour elle-même, non pour faire le bien ou le mal », dit le vieux chercheur-programmeur qui veut neutraliser les consciences. Il pourrait dire la même chose de l’art. Decouflé, heureusement, se range du côté du « liseur de rêves », qui se rend compte que nos cœurs, nos ombres et nos émotions valent mieux qu’une terne promesse de bonheur sans piquant. Murakami nous met face à un choix aussi métaphorique que fondamental, sachant que les anges eux-mêmes aimeraient parfois goûter aux plaisirs de la passion dans la finitude. Et les crânes des licornes sont les dépositaires de nos rêves. Le spectacle de Decouflé en traduit toute la magie.

La Fin des temps, de Philippe Decouflé
D’après le roman de Haruki Murakami
Paris, Théâtre du Châtelet
Du 16 au 21 octobre. Plus d’infos sur www.chatelet.com