Philippe Decouflé dirige acteurs et danseurs nippons dans une adaptation de La Fin des temps, roman aussi visionnaire qu’hallucinatoire de Haruki Murakami, en représentations exceptionnelles au Châtelet.

Le millésime n’est pas anodin. En 1985, Haruki Murakami publie la vision dystopique d’une guerre de l’informatique entre chercheurs qui utilisent des cobayes humains pour traquer le secret de l’immortalité autant que le contrôle du big data. C’est La Fin des temps. George Orwell termina le travail sur 1984 en décembre 1948. Et c’est en 1984 que Murakami, longtemps avant de publier son célèbre 1Q84, dont le premier volume sortit en 2009, travaillait à plein régime sur son double roman. La Fin des temps donc, comme pour prendre la suite du 1984 orwellien. Murakami enchevêtre deux narrations, à la manière d’une tresse à deux brins. Dans la première, le thriller scientifique  « Pays des merveilles sans merci », les « programmeurs » sous contrôle du gouvernement s’opposent aux « pirateurs » qui veulent « voler les données ». En même temps, les humains ordinaires ignorent tout de l’existence des mystérieux « ténébrides », étranges monstres qui vivent dans les entrailles du métro de Tokyo et contrôlent aussi le passage vers le laboratoire souterrain du grand Professeur, par ailleurs un collectionneur de crânes passionné. C’est lui qui dirige les recherches sur la conscience humaine et colonise le cerveau de Watashi, le narrateur.

L’intrigue-miroir, entre conte de fées et fantasy, se déroule dans un « noyau » qui se situe « au fond de la conscience » du même narrateur. Murakami envoie son personnage vers de troublantes rencontres dans une ville sans issue, où les habitants sont privés de leurs cœurs et de leurs ombres, en échange d’un état qui ressemble à l’immortalité. Est-ce une bonne affaire ? La question constitue le débat philosophique de Fin du monde. Dans les prés de cette ville aux allures médiévales, aussi pastorale que terrifiante, des bêtes dorées (à l’automne) ou blanches (en hiver) se tiennent paisiblement à distance des humains. Des licornes, rien que des licornes ! Chaque hiver, les plus faibles meurent. Mais les songes des humains continuent à résonner dans leurs crânes qui sont empilés dans les archives de la ville. Notre narrateur y est embrigadé pour déchiffrer ces messages. À quelles fins ? Il ne le saura jamais. Étrangement cependant, un crâne de licorne fera irruption chez Watashi, au Pays des merveilles sans merci…

Redécouvrir son propre roman

Si l’écriture de Murakami paraît intarissable, le vieux maître des imaginaires a la réputation d’être un personnage plutôt discret et taciturne. « Il est juste timide », dit Philippe Decouflé, qui a rencontré l’écrivain au fil des répétitions. Timide comme ses licornes ? « J’ai senti chez lui un plaisir presque enfantin face à ces univers visuels, d’autant plus qu’il m’a expliqué qu’il ne relisait jamais ses livres après les avoir terminés. En redécouvrant La Fin des temps à travers le spectacle, il a particulièrement adoré nos licornes et nos ténébrides. » Des deux univers mystérieux qui se croisent dans La Fin des temps, chacun serait suffisamment rocailleux à transposer sur un plateau. Quand il faut en plus reproduire l’alternance permanente et rapide entre les deux, le défi est immense. Decouflé confirme : « Ma première pensée en lisant le livre était : mais comment ont-ils pu imaginer qu’on pouvait en faire un spectacle ? » Le résultat est à la démesure des 680 pages du roman, avec « cinquante décors pour deux univers, dont un totalement surréaliste ».

Mais Murakami livre aussi de nombreuses images et ambiances qui ont tout pour émerveiller un metteur en scène. En première ligne, les licornes. Decouflé les imagine paisiblement dansantes en ruminant, ni bipèdes ni vraiment quadrupèdes, comme si on croisait girafe et mante religieuse. Le résultat féerique repose sur un travail spectaculaire des dix danseurs : « Si la plupart des acteurs incarnent un seul rôle, les danseurs en font dix : licornes, ténébrides, passants en ville, personnages secondaires… Je les ai choisis en pensant aux licornes ou aux passages acrobatiques. J’ai constaté qu’on trouve désormais au Japon des danseurs fantastiques. Je faisais ma première création au Japon il y a plus de trente ans. Elle partait d’un livre pour enfants de sept pages. Il y a 15 ans, j’ai adapté un manga pour adolescents, et maintenant un roman pour adultes de 700 pages. À chaque fois, le niveau des danseurs est monté beaucoup. »

La lumière des ombres

Dans le spectacle, les ombres ont leur propre vie, après avoir été séparées de leurs partenaires humains avec lesquels elles entretiennent une relation symbiotique et quasiment amoureuse. Seules, elles sont condamnées à s’épuiser et à mourir. Aussi on se souvient d’un des plus beaux spectacles de Philippe Decouflé, créé en 2006 : Sombrero. La relation entre le danseur et son ombre y jouait un rôle clé. Les ombres dansaient, prenaient de la couleur… Decouflé confirme : « Les ombres qui ont une vie indépendante m’ont décidé à diriger ce projet. Elles prennent leur indépendance, et certains personnages n’ont pas d’ombre. Dans ma mise en scène, l’ombre est tantôt vraie, tantôt un effet vidéo. Elle peut être l’ombre de quelqu’un d’autre, un morceau de tissu ou bien le corps de Shuntaro Miyao, ancien principal dancer du K-Ballet de Tokyo et aujourd’hui comédien au théâtre et au cinéma. » Le rôle principal, celui du « programmeur » Watashi, est incarné par une vraie vedette au pays du soleil levant : Tatsuya Fujiwara, peut-être l’acteur de cinéma et de séries le plus adulé du pays : « Il ne peut pas marcher tranquille dans la rue », s’amuse Philippe Decouflé.

Au Japon, les maisons de production privées sont incontournables. Celle qui a organisé cette « usine avec cent personnes à l’œuvre dont dix techniciens présents en permanence » (Decouflé) s’appelle HoriPro et n’en est pas à sa première adaptation de Murakami. Mais ce nouveau projet est de loin le plus complexe : « Dans un premier temps, une écrivaine japonaise, Ako Takahashi, a rédigé un résumé du roman. Ensuite, je lui ai signalé les passages que j’avais envie de vivre sur le plateau et les répliques qui me plaisaient. Et elle a écrit la version définitive. » Pour Decouflé, le spectacle ressemble à « un opéra sans arias ». Le revers : cette fantaisie – évidemment surtitrée en français – est d’une magie si gourmande en moyens qu’elle ne pourra poursuivre sa tournée après les représentations au Théâtre du Châtelet. Par contre, Decouflé, lui, espère bien continuer sur sa lancée : « J’adore faire des mises en scène de grand format. Il y a trente ans, on me proposait du théâtre musical et des opéras, mais ce n’était pas encore le moment. » Le message des licornes sera-t-il entendu ?

La Fin des temps de Philippe Decouflé
D’après Haruki Murakami
Paris, Théâtre du Châtelet
Du 16 au 21 octobre