Avec Une petite affaire, d’après le roman Seul dans Berlin, le metteur en scène, dont c’est la dernière création au TNP de Villeurbanne, plonge à nouveau dans les années noires de l’Allemagne.

Assis à une table d’écolier, un couple apparaît face au public avec en toile de fond un immense assemblage de centaines de cartes postales suspendues au-dessus du sol. Ce rideau de cartes qui évoque une installation comme on pourrait en voir dans quelque galerie d’art constitue en fait la preuve accablante des actions perpétrées par cet homme et cette femme contre le régime nazi. En les montrant ainsi comme deux élèves perdus dans le décor imposant d’une salle de tribunal soutenue par de hautes colonnes, Jean Bellorini joue évidemment sur la disproportion entre les actes qui leur sont reprochés et le réquisitoire implacable assené par le magistrat chargé de les juger. On comprend alors pourquoi il a choisi d’intituler Une petite affaire cette création adaptée des dernières pages du roman de Hans Fallada Seul dans Berlin. Il y a en effet quelque chose d’ironique dans la façon dont ce couple d’ouvriers allemands se retrouve pris dans la machine à broyer d’un régime qu’ils ont entrepris de combattre avec des moyens dérisoires.
Révoltés par la mort de leur fils sur le front, Otto et Anna Quangel ont pendant deux ans déposé dans des cages d’escaliers et des halls d’immeubles de Berlin des cartes postales dénonçant les crimes du Führer et appelant à la résistance contre le régime. Interprétés Clara Meyer et Camille de la Guillonnière face à Jacques Hadjaje dans le rôle du magistrat chargé d’instruire cette « petite affaire », leur bonne foi désarmante et leur courage sont hélas de peu de poids mesurés à la violence impitoyable des instances amenées à les punir. Précisons que le roman s’inspire d’une histoire vraie, celle d’Otto et d’Elise Hampel, lesquels ont effectivement essaimé des cartes postales un peu partout dans Berlin avec l’espoir de fomenter un soulèvement. Ce qu’ils ignorent, c’est que très vite ils ont été repérés par la police. Prises de peur, les personnes qui trouvaient leurs messages allaient aussitôt les porter aux autorités. Et c’est ainsi que systématiquement après leurs passages, les appels à la résistance étaient récupérés par les agents de la Gestapo accumulant ainsi des preuves accablantes contre le couple.
Les époux sont interrogés séparément. Loin de nier quand lecture lui est faite de ce dont on l’accuse, c’est par un « oui » franc et massif qu’Otto Quangel répond. Le magistrat : « Vous avez voulu vous battre contre le Führer ». Otto : « Je ne pense pas qu’il durera encore longtemps, le Reich millénaire ». Alors on lui fait enlever ses bretelles. Il doit tenir son pantalon avec ses mains pour l’empêcher de tomber. De son côté Anna Quangel est soumise à des questions vicieuses. On lui demande combien d’hommes elle a connu avant d’épouser Otto. Avec une franchise désarmante elle répond « quatre-vingt-sept ». Bientôt l’espace se transforme. Les immenses piliers du tribunal évoquent les barreaux d’une prison. Otto et Anna sont dans des cellules séparées. Le magistrat qui, assis dans les gradins au milieu du public joue aussi le rôle de narrateur, leur a fait donner à chacun une capsule de cyanure qu’ils doivent dissimuler dans leur bouche.
Anna ne veut pas se donner la mort tant qu’Otto est vivant. Sans qu’elle le sache, Otto est exécuté, la tête tranchée. Seule dans sa cellule, jour après jour, elle attend de le retrouver. Elle s’est débarrassée du cyanure. Sur fond d’explosions et de bombardements, elle rêve. Elle se projette dans un avenir meilleur où ils sont ensemble. Cet avenir pour lequel à leur manière ils se sont battus. Après L’Ordre du jour, adapté du roman d’Eric Vuillard, présenté la saison passée à la Comédie-Française sur l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir avec l’aide des barons de la finance et de l’industrie, ce spectacle aux accents expressionnistes offre une vision à la fois sombre et lumineuse, troublée et profondément humaine des heures les plus noires de l’histoire européenne. Une réussite.
Une petite affaire, d’après Hans Fallada, mise en scène Jean Bellorini. Jusqu’au 17 octobre au Théâtre National Populaire, Villeurbanne. Plus d’infos sur https://www.tnp-villeurbanne.com/





