Dans la nouvelle production d’Alcina de Haendel à l’Opéra de Lille, Adèle Charvet incarne pour la première fois le rôle de Ruggiero. Rencontre avec une jeune mezzo-soprano qui s’impose sur les scènes du monde entier.
Claire Marchand
« C’est ma toute première cheffe de chœur, responsable de mon éveil musical et de mon entrée dans la musique. J’avais sept ans quand je suis entrée dans sa chorale avec un an d’avance. Mon père était allé la voir en lui disant : « S’il vous plaît, laissez Adèle passer l’audition. Je vous assure qu’elle est douée ! » (rires) Je me souviens de cette audition comme si c’était hier. Quoi de plus beau que de commencer la musique en chœur ! Parce que c’est en chœur que j’ai appris à travailler ma mémoire, à lire la musique, à mettre ma voix au service d’un son collectif. Cela m’a complètement ouvert les oreilles, a développé, de façon inconsciente et subliminale, un certain rapport à l’harmonie. Et surtout, ça a été la naissance de ma vocation et d’un amour totalement passionnel pour la musique et pour faire de la musique avec des gens. Je pense aussi que c’est en chœur que j’ai appris à être une personne qui respecte les autres. Je peux donc dire VRAIMENT que je ne serais rien, je n’aurais rien fait sans Claire Marchand ! »

Didon et Énée de Purcell
« Didon et Énée est une des premières œuvres que j’ai écoutées au disque, toute petite, entre trois et cinq ans. C’est une de mes premières très, très grandes émotions musicales. C’est un de mes premiers souvenirs fondateurs d’écoute de musique. Je me disais déjà que j’aimerais chanter cette œuvre-là. Par la suite, j’ai chanté le duo de Belinda et de la deuxième dame avec ma grande sœur. Nous chantions beaucoup à la maison. La version de Didon et Énée qui a énormément compté est celle d’Emmanuelle Haïm et du Concert d’Astrée avec Susan Graham en Didon, qui pour moi est une des plus belles voix de mezzo de la Terre. Adolescente, j’ai tellement écouté et chéri ce disque, il a certainement contribué à l’éveil de ma sensibilité. Il y a une piste que j’aime tout particulièrement, c’est le petit air de la seconde dame chanté par Cécile de Boever qui m’énergisait incroyablement. Ce titre a créé en moi une obsession, celle de le chanter un jour, et ce rêve s’est réalisé. Et l’autre obsession, c’était de travailler un jour avec Emmanuelle Haïm et cela se réalise aujourd’hui dans Alcina ! »
Venise
« Venise est une ville dans laquelle j’ai fait des voyages répétés, seule, d’abord pour apprendre l’italien, mais surtout parce que très vite, j’en suis devenue complètement amoureuse, par cette architecture tellement belle et hybride, à la croisée des civilisations. Fascinée par la peinture, j’ai passé des heures à me perdre dans les églises, à admirer les immenses Tintoret à la Scuola Grande di San Rocco, et dans ce même lieu, à contempler pendant une heure l’Annonciation du Titien. À cette période de ma vie, tout début de ma vingtaine, j’étais extrêmement perméable à tout ce que je voyais, à tout ce que j’entendais. Et Venise a pris une part très importante dans mon imaginaire. Je me souviens aussi, à la basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari, me recueillir devant la tombe de Monteverdi. Cette ville a compté énormément aussi dans mes choix de répertoire. Très vite, la musique baroque, en particulier italienne, a pris une importance dans mon répertoire. Venise, oui, a occupé une grande place dans la construction de mon imaginaire. »
Rémi Guillard
« Quand je suis entrée au Jeune Chœur de Paris (actuel Département Supérieur pour le Jeune Chanteur, DSJC), mes parents souhaitaient que j’aie une pratique du solfège un peu plus approfondie que celle pour chanteur. J’étais alors inscrite en solfège instrumentiste et je suis tombée dans la classe de monsieur Guillard, un professeur tout à fait fascinant, incroyablement surdoué. Au premier cours, il nous imprimait sa propre méthode sur des feuilles A4, il y avait 200 pages et on suivait sa méthode toute l’année ! Ça a eu une immense influence dans la compréhension de ma place dans un discours musical, m’a renforcé l’oreille et rendue beaucoup plus rigoureuse. En plus, Rémi Guillard a eu le bon goût de me faire adorer le solfège, ce qui est rare ! »

L’Art de la joie de Goliarda Sapienza
« Ce livre a été pour moi comme une déflagration. On est happé par le début du récit, complètement radioactif, et il devient impossible de poser le livre après ce premier choc. J’ai lu ce roman à un moment idéal où j’avais besoin d’une œuvre qui emporte tout sur son passage, qui engloutit et qui inspire. J’ai alors été émue aux larmes, amusée, horrifiée, inspirée, ébahie. C’est l’histoire d’une femme qui se retrouve constamment dans l’enfermement mais qui, par son feu intérieur, ne se laisse jamais enfermer très longtemps. Elle évolue avec les bouleversements de son époque, qui aspire à la liberté et apprend aussi la liberté aux autres. Audacieux, magnifique, parfois choquant, mais profondément humain, ce livre parle de tolérance et de désobéissance. Cette lecture m’a énormément nourrie et a ravivé un feu en moi, dans ma pratique du chant et de la musique. Et quelques années après, je porte encore en moi cette lecture qui continue de m’inspirer. »
As with rosy steps morn
« Il s’agit de l’air d’Irene dans Theodora de Haendel, en particulier dans la version chantée par Lorraine Hunt-Lieberson à Glyndebourne, dans la mise en scène de Peter Sellars. J’ai découvert cet air à l’adolescence, grâce à une vidéo de Lorraine Hunt sur YouTube, et j’ai été complètement foudroyée. Foudroyée par la beauté de la musique décrivant l’aube comme une métaphore de l’espoir, mais surtout par son timbre si riche, si terrien, et par son interprétation, comme une prière, comme une lueur intérieure d’espoir frémissant, de certitude et de confiance. Cet ancrage dans la terre, cet immobilisme dans son interprétation m’ont extraordinairement émue. Je crois que cela m’a rapprochée encore davantage de ce répertoire et nourri un amour très fort pour Haendel. Lorraine Hunt a toujours été une boussole pour moi, dans mes choix de répertoire comme d’interprétation. J’ai toujours été inspirée par sa carrière qui laissait une grande place au récital, au concert. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai toujours voulu mener ma propre carrière : avec le grand format de l’opéra et l’intimité de la mélodie et du lied. »
Alcina de Haendel, Par le Concert d’Astrée sous la direction d’Emmanuelle Haïm, mise en scène d’Ewelina Marciniak. Opéra de Lille, du 6 au 17 octobre.








