Alan Lucien Øyen imagine la tragédie de Sophocle en échos chorégraphiques et sonde ses résonances actuelles.

Dans Antigone, il y a « anti ». Et il y a « gone ». Et pourtant, elle est toujours là, toujours aussi révoltée, aussi « anti ». Depuis deux millénaires et demi environ, Antigone accompagne l’humanité. Sa mission : élever le débat. Proposer des actes civiques à haute valeur morale ajoutée. Inspirer à résister et à défier les codes d’un monde masculiniste, s’opposer au cynisme du pouvoir à son corps défendant. Sans l’exemple d’Antigone la France aurait-elle trouvé les ressources morales de la Résistance ? De qui Antigone est-elle aujourd’hui la mémoire ? Chacune, chacun d’entre nous nommera ses héroïnes à ne jamais être « gone », de Hildegard von Bingen à Angela Davis, de Simone de Beauvoir à Greta Thunberg, sans oublier Jeanne d’Arc voire Simone Veil et autres Gisèle Halimi. Retenons que sous la plume de Sophocle, Antigone était une pionnière. Fictionnelle, mais inspirante. Aujourd’hui une femme qui défie le pouvoir absolu de son oncle ne peut que nous rappeler Mary Trump, la nièce révoltée de notre Ubu-Créon actuel. Quant à Alan Lucien Øyen, il pense justement à toutes ces luttes au quotidien quand il décide de créer une pièce de danse-théâtre qu’il nomme après l’héroïne de Sophocle. Pour le chorégraphe et metteur en scène norvégien, le but n’est pas de narrer une fois de plus une histoire issue d’un jeu de tragédies soumises au jugement du public et du jury athénien. Cela, Øyen l’a déjà fait. Il pense plutôt au chemin parcouru et à la nécessité d’Antigones actuelles et aux conflits qui sont toujours les mêmes. Thèbes est partout.
Antigone dansait-elle? Une tragédie au temps de Sophocle était une œuvre totale de théâtre, danse et chant. Depuis deux siècles, la danse s’écrit pour faire œuvre en compagnie des compositeurs et décorateurs. Depuis un siècle, elle produit ses propres figures de proue en révolte artistique. On pourrait nommer Valeska Gert, Isadora Duncan, Joséphine Baker, Anna Halprin, Pina Bausch… Et justement, Alan Lucien Oyen n’est pas un inconnu à Wuppertal. Il se peut que vous ne le connaissiez pas encore, le personnage étant plutôt discret. Mais il a bien été invité à créer pour le Ballet de l’Opéra de Paris et, justement, pour le Tanztheater Wuppertal, la compagnie fondée par feu Pina Bausch. Aussi a-t-il gardé des liens avec la troupe, voire avec certaines de ses vedettes de la plus grande époque wuppertalienne : Nazareth Panadero, la Méduse espagnole aux boucles rousses. L’Australienne Julie Shanahan, déjà tragédienne à l’époque. Et Héléna Pikon, la Française qui dansait longtemps le rôle de Pina Bausch dans Café Müller. Øyen leur propose ici d’incarner ensemble la femme en lutte, une Antigone aux identités multiples, en chœur de citoyennes. Avec, en prime, Marion Barbeau, ex-Première danseuse de l’Opéra de Paris et aujourd’hui sur tous les fronts et écrans. Face aux pores de Thèbes, les personnages et motifs de la tragédie éclatent en mille corps, voix et identités, au-delà des mots de l’Athénien. Ici les corps disent les millénaires qui ont traversé l’imaginaire de Sophocle.
Antigone d’Alan Lucien Øyen – Paris, Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt – 1er au 7 octobre







