Retour sur un grand film de cette année, L’inconnue, d’Arthur Harari, à travers une approche inédite.

La majorité des critiques ont loué L’Inconnue pour son mystère, ses questions irrésolues, son refus de tout expliquer, les performances de Léa Seydoux et de Niels Schneider. Tout cela est exact et j’y souscris. Certains y ont vu aussi une exploration queer du transgenrisme. Là, il me semble que ce serait réduire le film d’Arthur Harari à une lecture bien étriquée. L’Inconnue parle peut-être de changement de corps et de sexe, recoupe des questionnements queer, mais n’est certainement pas un plaidoyer pour la fluidité des identités sexuelles : les personnages du film souffrent atrocement de bout en bout du film et n’ont qu’une idée en tête, réintégrer leur corps originel. À un moment, il faut regarder les films et ne pas les délirer à mille lieues de ce qu’ils sont. De même que Fjord n’est pas un film réac’ mais une œuvre démocratique et humaniste, L’Inconnue n’est pas une injonction trans mais un film juif en général, et dylanien en particulier.
La confusion identitaire qui s’empare de David/Eva et de Malia/David, les Juifs la connaissent depuis très longtemps, depuis bien avant que l’on invente le mot « queer ». Question antédiluvienne : qu’est-ce qu’être juif ? Mille réponses possibles. Juif ashkénaze, mizrahi, sépharade ? Juif arabe, européen, berbère ? Juif religieux, athée ? Juif pratiquant soft ou hard ? Juif de gauche, de droite, d’extrême gauche, d’extrême droite ? Juif identitaire, intégré, assimilé ? Juif qui va régulièrement à la syna ou n’y met jamais les pieds ? Juif qui connaît le Talmud-Torah ou n’en a jamais lu une ligne ? Juif qui mange casher ou qui se régale de cochon ? Juif sioniste ou antisioniste ? Juif qui porte chapeau et papillotes ou jeans baskets ? Juif qui vit son « être juif » comme particulier ou comme universel ? Ou les deux mêlés ? Ce sont toutes ces questions que brasse L’Inconnue sous son pitch fantastique d’échanges de corps.
À deux reprises dans le film, un parent ne reconnaît pas son enfant (le père de Malia, puis la mère de David) : cela m’a immédiatement rappelé certains témoignages de survivants des camps de la mort à leur retour qui disent « ma mère (ou mon père-ma femme-mon frère…) ne m’a pas reconnu ». Ils n’avaient certes pas switché de corps comme dans le film mais ils avaient pourtant bien changé de corps d’une autre façon en maigrissant de 30 ou 40 kilos et en ayant subi toutes les brutalités du camp. Le personnage du film, David Zimmerman, est photographe et s’attache particulièrement à shooter des lieux de la banlieue parisienne déjà saisis sur des cartes postales anciennes pour faire apparaître leurs transformations successives en cinquante et cent ans. Les lieux aussi « changent de corps » et peuvent devenir méconnaissables. Quand on lui demande pourquoi il fait ce travail photographique, David répond « pour garder des traces de lieux qui vont disparaître ». Le désir de conserver des traces du passé et la peur de la disparition sont des affects universels. Mais ils revêtent pour les Juifs une résonance très particulière. En effet, ils ont subi la plus vaste et plus brutale disparition avec l’avènement d’Hitler : les shtetls ont été rayés de la carte, de même que la langue yiddish, sans oublier bien sûr les quelque 6 millions d’individus assassinés par les nazis (soit plus de 60% des 9,5 millions de Juifs européens à l’époque). Voilà une perte autrement plus forte et traumatisante que la mutation d’un quartier quand bien même cette dernière resterait un symbole de disparition susceptible de générer de la mélancolie.

La femme-agent du body swap s’appelle Eva Helsinger. Helsinger, c’est allemand. Mais est-ce un patronyme juif ? L’IA répond par la négative. Il faudrait demander au réalisateur, car de la judéité ou non d’Eva dépendent diverses lectures possibles du film. Si Eva est juive, elle aurait alors choisi d’échanger de corps avec un Juif comme pour protéger la permanence de ce peuple minoritaire et démographiquement faible, un peu à la façon de ces Juifs et Juives qui se marient exclusivement entre eux par affinité culturelle, religieuse, identitaire, mais aussi pour assurer le futur du peuple juif, par crainte de dilution puis de disparition. Crainte plus légitime chez les Juifs que chez la plupart des autres peuples. Par contre, si Eva est allemande non juive, le récit prend un tout autre sens, ou plusieurs : le corps d’Eva a ingéré une âme juive, comme dans un mauvais cauchemar nazi ? Ou s’est laissé habiter par un Juif comme dans un idéal de mixité antinazi ? De l’autre côté, l’âme d’Eva aurait investi l’enveloppe charnelle de David, pour prendre sa place (petit remplacement) ou pour s’anéantir en lui ? Dans ce vertige polysémique, on commence un peu à perdre pied, raison pour laquelle l’hypothèse Eva non juive me semble plus intéressante car elle démultiplie les significations possibles et pose plus de questions (ce qui est par ailleurs très juif). Cette prolifération du sens se poursuit avec le troisième personnage impliqué dans les body swaps : l’adolescente Malia, dont on comprend qu’elle est d’origine roumaine. Mais roumaine juive, ou pas ? Son père est joué par le réalisateur roumain Radu Jude. J’ai du mal à voir dans ce choix et ce nom un simple hasard, même s’il est possible que Harari l’ait choisi par amitié et affinité de cinéma. Se reposent alors les mêmes questions que dans l’échange Eva-David. La bodyswapeuse Eva Helsinger est-elle un agent viral qui choisit ses proies au hasard ou bien le virus protecteur ou destructeur ou évolutif de la judéité ? Le film ne tranche pas et nous laisse osciller entre ces diverses hypothèses.
L’Inconnue est un film juif, mais aussi plus spécifiquement, un film dylanien, un genre de biopic secret et très décalé de l’artiste juif originaire du Minnesota et plus lointainement d’Odessa. Des éléments assez évidents le montrent, à commencer par le patronyme Zimmerman qui était, (faut-il le rappeler ?) le vrai nom de Dylan. Durant le générique de fin, on peut entendre la voix nasillarde du chanteur entonner « It’s All Over Now, Baby Blue » (personnellement, j’aurais plutôt choisi « I’m Not There », ou « It Ain’t Me, Babe », dont les textes sont plus adaptés à ce film). Au fond d’un des plans d’appartement, les dylaniens avisés auront également repéré la pochette de « New Morning » accrochée au mur – New Morning, un matin neuf, radicalement neuf, n’est-ce pas ce qu’éprouve David Zimmerman le lendemain de la fête où il a fait l’amour avec Eva ? Trois références à Dylan, ce n’est ni un hasard ni une coïncidence. Mais le plus important ici, c’est la totale congruence entre le sujet du film et la vie de Robert Zimmerman/Bob Dylan. On le sait, Dylan a quitté son Minnesota et ses parents à 18 ans et ne les a pas souvent revus. Sur cette partie de sa vie, il a constamment menti, pipoté, s’inventant diverses fausses biographies de jeunesse. Ensuite, dans sa vie publique d’artiste, combien de Dylan, combien de masques, combien de postures, entre le chanteur contestataire, le poète beat, le prophète de la génération Vietnam, le baladin folk, le rocker, le countryman, le cantor juif, l’évangéliste born again christian, le crooner, le gardien sourcilleux du patrimoine folk puis de l’American Songbook, le performer kabuki ? Bien avant Bowie, bien avant le concept queer, Bob Dylan a passé sa vie à se réinventer, égarant souvent ses fans. Tous les biographes le diront : les Dylan sont multiples mais qui est vraiment Robert Zimmerman ? Le sait-il lui-même ? Entre le cas David Zimmerman et le cas Robert Zimmerman, la frontière est ténue. Comme entre L’Inconnue et le I’m Not There de Todd Haynes. Arthur Harari a signé là un grand film juif, qui est aussi un grand film sur Bob Dylan, ce Juif majuscule et paradigmatique qui a passé sa vie artistique à s’inventer des dizaines d’identités pour mieux chercher la sienne. L’a-t-il trouvée ? S’est-il perdu ? Questions que l’on pourrait poser à ce film et à son auteur. L’inconnu du monde, ça a toujours été le Juif, et ça le reste, même pour les Juifs.
PS : après avoir vu le film et avoir rédigé ce texte, j’ai lu Le Cas David Zimmerman de Lucas et Arthur Harari. Cet album formidable à tous points de vue comporte des séquences absentes du film qui éclairent le film et confirment mes intuitions exprimées dans ce texte.








