L’actrice reprend le monologue cultissime de la dramaturge britannique, 4.48 Psychose, dans une mise en scène de Jacques Osinski, à l’Atelier. Rencontre au cours des dernières répétitions.

FRANCE – PARIS – SANDRINE BONNAIRE – 2026
La comédienne française Sandrine Bonnaire lors d’une répétition de 4.48 Psychose, pièce de la dramaturge britannique Sarah Kane mise en scène par Jacques Osinski, au Théâtre de l’Atelier à Paris, le 11 septembre 2026.
French actress Sandrine Bonnaire during a rehearsal for 4.48 Psychose, a play by British playwright Sarah Kane, directed by Jacques Osinski, at the Théâtre de l’Atelier in Paris, September 11, 2026.
© Photo : Edouard Monfrais-Albertini / Hans Lucas

Sarah Kane n’est pas morte à la fin de l’écriture de 4.48 Psychose. Le rendez-vous annoncé au début de la pièce, fixé à 4h48, n’a pas été immédiatement honoré. Quelques semaines se sont écoulées avant que la jeune femme se pende dans la salle de bains de son hôpital psychiatrique. Mais elle l’a fait. Ce monologue est bien le dernier d’une femme qui savait qu’elle allait mourir, et qui le proclamait de but en blanc. Personne ne saura donc jamais comment elle aurait voulu voir, sur scène, ce texte qui relate « la folie chronique de ceux qui ne sont pas fous ». Impossible de ne pas y entendre le désespoir intime d’une femme qui cherche à être aimée, et à aimer, pour ne pas mourir. Impossible non plus de ne pas considérer la virtuosité littéraire qui fait de ce monologue tout sauf un matériau « brut » : dialogues imaginaires, instants lyriques, références à Yeats, allusions shakespeariennes, alternance de rythmes… La dramaturge britannique a pu un temps extirper la douleur d’elle-même et l’ausculter, avant d’y replonger. Là réside le paradoxe de 4.48 Psychose, que le metteur en scène Jacques Osinski et Sandrine Bonnaire travaillent au cours de cette tranquille après-midi de fin d’été, dans un petit théâtre parisien : témoignage ou œuvre d’art, cri testamentaire ou poème funèbre, le texte ne choisit pas. La « psychose » du titre est à l’œuvre, dans sa dimension insupportable et créatrice. L’actrice et le metteur en scène nous accueillent, Édouard Monfrais (pour la photo) et moi, dans une petite salle de répétition. Sandrine Bonnaire ressemble à Sandrine Bonnaire : parée de ce sourire éclatant qui contribue tant à sa beauté, elle porte les cheveux courts, un jean brut, et un débardeur noir. Sans gêne, elle nous dévoile son travail, seul au plateau et ponctué d’un échange vidéo avec Frédéric Leidgens sur un rythme retenu, tel que le metteur en scène nous y a habitués dans son travail sur Beckett ces dix dernières années. « Il faut faire vivre le texte au premier plan », insiste Jacques Osinski. Comment rendre juste et palpable la douleur de cette femme ? semble plutôt être la question centrale pour Sandrine Bonnaire. L’actrice élabore un jeu changeant, selon la tonalité des fragments du monologue. À l’observer, difficile de ne pas penser aux personnages cultes de sa carrière ; la figure d’écorchée vive de Sarah Kane emprunte à l’effronterie de Mona dans Sans toit ni loi, tout comme à la résolution glacée de Sophie, la domestique assassine fantasmée par Chabrol dans La Cérémonie il y a trente ans. Par son parcours, ouvert par Pialat dans le chef-d’œuvre qu’est À nos amours, Sandrine Bonnaire est devenue la femme d’à côté. Lumineuse et inquiétante. Elle incarne depuis un cinéma naturaliste jouissif, artiste et populaire à la fois. Mais monter sur la scène de l’Atelier pour assumer le rôle de Sarah Kane s’avère pour elle un enjeu inédit.

4.48 Psychose, de Sarah Kane, sur une traduction de Vanasay Khamphommala (L’Arche), mise en scène par Jacques Osinski, théâtre de l’Atelier, du 24 septembre au 15 novembre.

La suite de cet entretien dans le N°201 de Transfuge