La Fondation Vincent van Gogh d’Arles célèbre trente-trois artistes qui ont fait de l’irrévérence et de la transgression une force fertile de création. Renversant !

Vincent van Gogh. Crâne de squelette fumant une cigarette, Anvers, janvier- février 1886. Huile sur toile, 32,3×24,8 cm. Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation).

« Involontairement je suis devenu plus ou moins dans la famille une espèce de personnage impossible et suspect. » Lorsqu’en juin 1880, Vincent Van Gogh confie ces mots à son frère Theo, rien ne laisse encore deviner l’œuvre qui fera de lui l’une des figures fondatrices de la modernité. Le peintre n’est pas encore celui des tournesols, des champs de blé ou des nuits étoilées ; il est un homme qui éprouve, au sein même de sa famille, le sentiment d’être devenu étranger. Quelques années plus tard, il exprimera même son désir de produire une « peinture de voyou ». De ces mots, les commissaires Margaux Bonopera et Jean de Loisy retracent, à plus d’un siècle d’écart, une singulière généalogie de bouffons, d’Arlequins, de clowns et de mauvais garçons. Des artistes proscrits. Des artistes recherchés. Des artistes « wanted », selon la formule consacrée. À l’image du trickster, cette figure des récits mythologiques qui brouille les identités, renverse les hiérarchies et sème le désordre dans l’ordre établi, ils avancent masqués. Dès l’entrée, le ton est donné. L’œil s’attarde sur une œuvre de Maurizio Cattelan de 1992 composée de quarante-huit portraits-robots réalisés à son effigie par la police d’après les descriptions communiquées par ses proches. Le visage de l’artiste devient celui d’un hors-la-loi, d’un suspect.

L’exposition s’ouvre alors sur ce parfum de bertillonnage, principe d’identification anthropométrique qui s’impose dans les années suivant la Commune de Paris, au moment même où l’artiste d’avant-garde cesse d’être l’interlocuteur des plus grands pour devenir un proscrit. À cette époque de profond renversement, nombre d’entre eux sont rejetés vers les marges et préfèrent la dissidence à la conformité. Van Gogh en fera lui-même la douloureuse expérience lorsqu’une trentaine d’habitants d’Arles signeront une pétition réclamant son internement. Exposée comme une pièce à conviction, cette lettre répond aux autoportraits métamorphiques de l’artiste suisse Urs Lüthi (né en 1947), réalisés dans les années 70, ainsi qu’aux personnages fardés et carnavalesques de Nina Childress. La mascarade est désormais de mise pour ces artistes interlopes et volontiers trouble-fêtes. Le visage, siège de l’identité, devient progressivement un terrain d’exploration et peu à peu se défait. Andy Warhol arbore un nez de clown ; Cindy Sherman épuise son propre reflet à force de métamorphoses, tandis que Jacques Lizène (1946-2021), face à la désindustrialisation galopante de sa Belgique natale et à son cortège de sans-emplois, oppose au monde, dans ses photographies, un sourire impassible, suspendu entre ironie et mélancolie. « L’excès et l’outrance », précise Jean de Loisy, deviennent pour Lizène « l’occasion de tester les limites normatives qui s’imposent dans la société. » Celui qui se définissait volontiers comme un « Petit Maître liégeois », revendiquant un « art de la médiocrité », rejoint ainsi la tradition des clowns sacrés du Nouveau-Mexique, ces initiés qui interrompent les cérémonies les plus sacrées, affirmant par leurs irrévérences une souveraine indifférence envers tous les credo.

© Grégoire d’Ablon

Car derrière la figure du bouffon se joue une entreprise autrement plus corrosive. Ce qui est ici visé n’est pas seulement le bon goût ou les convenances sociales, mais l’un des fondements mêmes de l’histoire de l’art : la croyance en l’authenticité de l’œuvre, en la vérité du geste créateur et en cette part de transcendance dont l’artiste moderne s’est longtemps voulu le dépositaire. L’ombre de Marcel Duchamp plane alors sur toute l’exposition, de Robert Filliou à Martin Kippenberger. Ce dernier pousse le travail de sape jusqu’à déléguer l’exécution de ses tableaux à son assistant avant d’en orchestrer la destruction. Jetées dans une benne devenue œuvre, les toiles ne survivent plus que dans les photographies qui témoignent de leur disparition. Maurizio Cattelan héritera à son tour de cette défiance jubilatoire lorsqu’il fera d’une simple banane scotchée au mur l’un des objets les plus commentés de l’histoire récente de l’art.

Jacques Lizène
Petit Maître à la fontaine de cheveux. (photographié par Pierre Houcmant), 1980. Tirage numérique,
110×90 cm. Galerie Nadja Vilenne, Liège.
© Adagp, Paris, 2026.

À mesure que le parcours progresse, l’insubordination s’étend aux corps eux-mêmes. Dans ses autoportraits photographiques, Sarah Lucas détourne délibérément les codes de la virilité – cigarette aux lèvres, posture bravache, jambes écartées – tandis que deux œufs sur le plat tiennent lieu de seins. À quelques pas, Luciano Castelli (né en 1951) soumet son propre corps à d’incessantes métamorphoses. Travestissement et performance composent un même théâtre où masculin et féminin redistribuent sans cesse leurs rôles. Des nuits de Lucerne au Berlin des Nouveaux Fauves, l’art ne se distingue déjà plus de l’existence… Avec Leigh Bowery (1961-1994), cette indistinction atteint son acmé. Faune flamboyante de l’underground londonien, dont les extravagances ont durablement marqué l’imaginaire de la mode, il érige chacune de ses incarnations en manifeste plastique jusqu’à soustraire sa silhouette à toute identité univoque.

Cette généalogie des « suspects » aurait pu remonter bien au-delà du XXᵉ siècle. En choisissant d’en situer le premier jalon en 1971, lorsque Pablo Picasso offre cinquante-sept dessins au musée Réattu d’Arles, Jean de Loisy fait écho à l’analyse qu’Yve-Alain Bois consacrait en 2008 à l’artiste dans « Picasso le trickster ». Arlequin, son plus fidèle alter ego, héritier du bouffon médiéval autant que de la commedia dell’arte, scande alors l’exposition comme une figure tutélaire.

Mais le rire se dérègle. Avec l’installation vidéo Clown Torture (1987), Bruce Nauman précipite la farce dans le cauchemar. Répétés jusqu’à l’épuisement, les gestes perdent toute fonction comique, laissant apparaître la violence obstinée de celui qui demeure condamné à jouer. L’amuseur se fait ainsi grand révélateur, jonglant avec des polarités que tout semblerait opposer et qui pourtant ne cessent de se confondre. Il donne corps, souvent avec excès, aux renoncements comme aux pulsions refoulées. Mais aussi à l’intériorité la plus crue, d’un mur peint à la matière fécale par Jacques Lizène à un vitrail d’urine réalisé par Clément Courgeon, dit Triboulet (né en 1997).  Acteurs du grand renversement, les tricksters tendent alors un miroir. Libre à chacun d’y regarder ce qu’il ne saurait voir.

SUSPECTS, Van Gogh, Tricksters & Co., Fondation Vincent Van Gogh, Arles. Jusqu’au 18 octobre.