Portée par deux très grandes chanteuses, Sabine Devieilhe et Ying Fang, et un orchestre puissant, cette production pour le Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence souffre d’une mise en scène sans grâce, qui aplatit le mystère de La Flûte enchantée.

© Jean-Louis Fernandez

D’entrée de jeu, Clément Cogitore cherche à nous prendre de court : l’ouverture commence, des images sur un haut écran d’Aix bombardée, de ses habitants errant sous les décombres en 1945, dans les lieux mêmes où nous nous tenons, au Grand Théâtre de l’Archevêché, nous saisissent. D’un côté, la musique enjôleuse de Mozart, et de l’autre, les visages hagards d’enfants abîmés par cinq années de guerre. Le hiatus s’installe. Il disparaît lorsque sur la scène nue des enfants apparaissent, joyeux. Et l’on savoure alors l’autre parti pris de la mise en scène : Tamino et Pamina seront en partie incarnés par des enfants que nous suivrons dans leur parcours initiatique. Nous avons envie d’y croire, Mozart lui-même n’adulait-il pas l’enfance ? Mais très vite, la projection reprend, et une interférence s’installe entre ces images qui pleuvent sur les chanteurs et les acteurs-enfants, entravant leurs gestes, leurs énergies portés par la musique. Peu à peu, nous cherchons à suivre une Flûte qui s’amenuise, malgré l’extraordinaire talent de certains interprètes, adultes et enfants, et du chœur qui, dans sa rare chorégraphie, nous offre quelques tableaux de beauté visuelle.

© Jean-Louis Fernandez

Une nouvelle ère

Commencer dans les ruines La Flûte enchantée n’était pourtant pas une idée absurde : du monde détruit naîtra une nouvelle ère, d’enchantement et de raison, telle qu’elle nous est promise dans cet opéra profondément énigmatique, le dernier, de Mozart. Lui-même n’écrit-il pas dans une Europe crépusculaire, en 1791, nourrissant l’utopie d’une République de justice et de droits de l’homme ? Oui, l’idée a du sens, d’autant qu’il est de rigueur d’offrir une interprétation singulière de La Flûte : Bergman au cinéma ou plus récemment Castellucci sur scène ont affirmé l’idée qu’elle est, dans le corpus mozartien, le plus vaste terrain de jeu pour l’imaginaire du metteur en scène. Seulement, d’imaginaire il y a peu ici, puisque la quasi-totalité de la mise en scène va se concentrer sur des projections d’images documentaires, mêlant l’après-guerre européen et les années cinquante, soixante américaines. Car le monde parallèle dans lequel entrent Pamina et Tamino n’est autre que l’Amérique des Trente Glorieuses et ses fausses promesses de prospérité. La démonstration s’accentuera après l’entracte, lorsque Tamino s’installera dans une décapotable et se lancera sur les autoroutes américaines, entouré d’enfants à casquettes, mais menacé bientôt par des forêts en flammes, que l’on suppose californiennes. Le rêve de cette Flûte est menacé d’extinction, dès son apparition. Si cette interprétation a le mérite d’être cohérente, elle souffre de cet excès narratif. Car si les images viennent sans cesse nous expliquer ce que nous devons saisir, elles placent souvent les chanteurs dans l’ombre, ou nous distraient de leurs performances, limitées bien souvent à se tenir, minuscules, devant l’immense écran. Ou pire, pour le ténor Mauro Peter, qui incarne Tamino, la plupart du temps dans l’ombre, pour laisser place à l’enfant qui joue son rôle. On retrouve ce dédoublement du chanteur et de l’interprète apprécié ces dernières années par quelques metteurs en scène, qui réussit en quelques occasions, mais souvent condamne le chanteur au deuxième plan, oubliant que le principe même de l’art lyrique se fonde sur sa présence et sa performance. C’est bien cela que l’on regrette le plus face à cette Flûte, le peu de mis en valeur des chanteurs qui sont pourtant, adultes comme enfants, les véritables héros de la soirée. Sabine Devieilhe, dans le rôle de la Reine de la Nuit qui lui est chère, offre dans la nuit claire d’Aix une interprétation d’une finesse et d’une singularité hors normes. À ses côtés, la révélation de la soirée s’avère la jeune chanteuse chinoise Ying Fang qui fait ses débuts cet été au Festival d’Aix : elle offre une profondeur musicale déchirante à son personnage de Pamina. L’air de la fin de l’amour, dans l’acte II, lui permet de nous mener dans des variations saisissantes. Si elle aussi commence dans l’ombre, elle entame peu à peu un jeu avec la jeune actrice qui incarne Pamina, qui aurait pu, s’il avait été un peu plus poussé, offrir une vraie dimension à ce rôle de jeune fille écartelée entre sa mère et son amour. Autre force en présence hier soir, la basse britannique Brindley Sherratt qui apparaît en Sarastro charismatique et développe un chant long et riche qui jamais ne s’épuise sur scène. Par son interprétation, il donne d’ailleurs à ce personnage intriguant une épaisseur et une humanité inédites. Sean Michael Plumb, que l’on a tant aimé il y a quelques mois dans Billy Budd à l’Opéra de Lyon, incarne ici un Papageno vif et très juste dans son jeu, mais dont on aurait aimé peut-être un peu plus de légèreté mozartienne. Telle qu’elle résonne à tout instant dans l’orchestre, entre flûtes et glockenspiel, grâce à la sophistication de Leonardo García-Alarcón dans sa direction. Voilà enfin une Flûte qui, si elle se donne peu scéniquement, s’offre musicalement loin dans la nuit.

La Flûte enchantée de W.A. Mozart, direction musicale Leonardo Garcia-Alarcon, mise en scène et vidéo Clément Cogitore, Festival d’Aix-en-Provence, jusqu’au 21 juillet. Plus d’infos sur https://festival-aix.com