Portée par Sabine Devieilhe et Insula orchestra, cette nouvelle production de Lucie de Lammermoor dans sa version française rare, est une splendeur.

Vingt minutes d’applaudissement. La salle Favart était lundi soir debout pour acclamer chanteurs et musiciens d’Insula orchestra pour Lucie de Lammermoor. Ces moments d’unanimité sont rares, dans le monde lyrique comme dans tout art, il faut donc le raconter. Au centre des saluts, la petite silhouette épuisée et ravie de Sabine Devieilhe qui fut l’héroïne de la soirée en assumant avec élégance et sophistication sa Lucie, dans cette rare version du chef d’œuvre de Donizetti en français. Tout le monde connaît la version italienne ; Lucia di Lammermoor s’avère de ces œuvres d’héroïnes, lignée Traviata et Tosca, construites autour d’une chanteuse et de scènes cultissimes qui sont des sommets à conquérir pour elle. Le basculement dans la folie de Lucie au dernier acte, mariée de force et humiliée par l’homme qu’elle aime, compte parmi les instants lyriques qui dépassent l’opéra pour mener au plus loin dans le désespoir d’une femme. Sabine Devieilhe, en endossant cette scène, se forge sa légende. Et se mesure à Maria Callas dont l’interprétation demeure la référence. Dans cette version française, la musique a légèrement changé, puisqu’elle passe à un ton au-dessus pour la chanteuse, ce qui lui offre une limpidité cristalline que la cheffe d’orchestre Speranza Scappucci, à la tête d’Insula orchestra, soutient et enveloppe. La scène de la folie a ainsi été repensée par Devieilhe et Scappucci, mais aussi par le metteur en scène Evgeny Titov qui permet à la chanteuse de se métamorphoser en même temps que le décor mouvant, passant de tableau en tableau, du mariage et de ses invités sidérés par ses mains ensanglantées et le cœur qu’elle brandit, arraché à son mari, jusqu’à la scène de meurtre, où l’on découvre le corps de l’homme tué, cloué au mur, entre les bois d’un cerf. Le plateau tourne et l’esprit de Lucie chavire, nous la suivons pas à pas dans l’obscurité, jusqu’à ce qu’elle retrouve son frère, que le plateau se fixe, et qu’il la prenne dans ses bras dans un geste de tendresse, hélas trop tardif. Cette scène de la folie concentre ainsi la puissance de cette production qui allie un orchestre fougueux, une chanteuse hors-norme, et une mise en scène fine et habitée. Dès l’ouverture, nous avions compris que l’Ecosse de Walter Scott qui nous serait présentée relèverait d’un sobre cauchemar que chanteurs et musiciens animeraient à leur gré. Ainsi, la scène de beuverie et de chasse qui réunit le chœur d’hommes en ouverture, apparemment bon enfant dans sa camaraderie masculine, devient une scène de viol collectif, autour d’un personnage que le metteur en scène kazakh a ajouté, une femme nue, traînée en laisse, aux longs cheveux verts qui cachent son visage et sa terreur. Cette créature reviendra un peu plus tard, lors de la scène bucolique de Sabine Devieilhe alors ravie de son amour naissant pour Edgar. Cette figure muette et tragique nous place dans un entre-deux : cette femme est-elle la figure de la proie que ce monde masculin du XIXème siècle cherche à annihiler, comme le raconte Walter Scott dans le roman qui a inspiré la pièce ? Ou se révèle-t-elle une figure mythologique qui annonce la tragédie, une muette Cassandre qui par son corps abîmé et son visage effrayé raconte le meurtre à venir ? Sans doute Titov ne veut-il pas choisir entre nature et mythe, comme ce décor de maison écossaise qu’il propose en quelques détails, cheminées, trophées, et surtout chambre d’enfant, qui rappelle l’enfance perdue de Lucie et Henri Ashton, devenus rivaux à l’âge adulte, mais aussi l’univers familial qu’elle ne peut quitter. Nous sommes entre Jane Austen et David Lynch, entre la réalité d’une oppression de chambre et le cauchemar d’une psyché menée à bout, parfois jusqu’au grotesque. Cette version française, dans sa légèreté et le resserrement de certaines scènes, se prête d’ailleurs à une certaine part comique de la tragédie. Et Titov en joue, notamment dans la scène de mariage, si brutale qu’elle en devient drôle, alors que concomitamment Henri et le marié ( il faut saluer l’art théâtral d’Etienne Dupuis et Sahy Ratia, qui jouent et chantent à la lisière du comique et du bel canto) s’apprêtent à fêter la noce et que Lucie hurle de désespoir. Humour noir, oui, mais salvateur car il permet à la musique, et à ses nuances d’être pleinement entendues. Et puis à la fin, dans cette scène finale à la musique étrangement tournée vers la lumière, l’on redécouvre l’amant, Edgar, ici porté de manière terrienne et puissante par Léo Vermot-Desroches, se transformant en Roméo d’Ecosse, dans un chant d’amour qui place Donizetti au rang de Verdi, et d’un bel canto éperdu.
Lucie de Lammermoor, de Gaetano Donizetti, direction musicale Speranza Scappucci, mise en scène Evgeny Titov, Opéra Comique, jusqu’au 10 mai. Plus d’infos sur www.operacomique.com







