La soprano Judith Fa et le baryton Jarrett Ott tiendront les rôles de Papagena et de Papageno dans La Flûte enchantée de Mozart, lors de la recréation à l’Opéra de Lille de la production de Barrie Kosky, entre opéra et cinéma muet.
Quelle est votre relation à la musique de Mozart en général, et à ses opéras en particulier ?
Jarret Ott : J’ai eu la chance de chanter souvent Mozart, notamment les rôles du Comte (Les Noces de Figaro), de Guglielmo (Così fan tutte) et de Papageno. Son écriture impose une honnêteté sans échappatoire, techniquement, stylistiquement et émotionnellement. Il y a chez lui une transparence qui oblige à être totalement présent et aligné, vocalement comme dramatiquement. Dans ses opéras, je ressens un équilibre rare entre humanité et structure. Les personnages sont vivants, complexes, d’un réalisme désarmant, et pourtant tout est construit avec une précision remarquable. C’est cette alliance qui rend Mozart à la fois exigeant et jubilatoire : lorsque tout s’accorde, cela paraît naturel, presque évident, et profondément vivant.
Judith Fa : Ma relation à la musique de Mozart est assez « directe ». J’ai une voix de soprano léger, agile, qui me permet d’aborder de nombreux rôles mozartiens. Dès le début de ma formation, je chantais déjà beaucoup de Lieder de Mozart. Sa musique a toujours été là, et elle continue de m’accompagner. En réalité, Mozart est très naturel pour moi, contrairement à l’idée, assez répandue, selon laquelle il serait particulièrement difficile à interpréter. À l’opéra, j’ai chanté Susanna à de nombreuses reprises. Je viens d’ailleurs de l’interpréter à Tokyo avec le Bach Collegium Japan dirigé par Masaaki Suzuk : une expérience exceptionnelle, portée par la qualité remarquable de cet ensemble. Au cours de mes études, j’avais également exploré le rôle de Serpetta dans La finta giardiniera, rarement représentésur scène. J’ai aussi abordé une fois Donna Anna. C’était en dehors de mon univers vocal, mais cela reste, au final, une très belle expérience.
Avez-vous un lien particulier avec les rôles de Papageno et Papagena ?
J.O. : Papageno est un personnage profondément humain, mû par des désirs simples — tels que l’amour, la compagnie, le confort — qui le rendent immédiatement proche de nous. Beaucoup peuvent se reconnaître dans sa vulnérabilité, son humour, voire ses doutes. J’ai chanté ce rôle il y a une dizaine d’années, et avec davantage d’expérience aujourd’hui, j’ai envie d’explorer plus finement l’équilibre entre comique et sincérité. Il est facile d’accentuer l’aspect comique, mais ce qui m’intéresse désormais, c’est lorsque l’humour naît d’enjeux émotionnels réels. Son désir de lien, notamment dans les scènes avec Papagena, mérite d’être pleinement mis en lumière : il y a là une tendresse qui rend le dénouement d’autant plus touchant. J’ai toujours été attiré par des rôles proches du public, des personnages qui brisent la « distance opératique » et invitent les spectateurs à entrer dans l’histoire. Et Papageno y parvient avec une évidence rare.
J.F. : C’est ma première Papagena ! Bien sûr, j’ai déjà chanté ses duos en récital, mais je ne l’avais encore jamais incarnée à l’opéra. Elle n’apparaît que quelques minutes, à la fin, mais elle concentre en elle une forme d’idéal féminin, très condensé. C’est un rôle que l’on attend tous avec impatience, et dont le souvenir reste.
La mise en scène de Barrie Kosky, créée avec la compagnie « 1927 » en 2012 au Komische Oper Berlin, repose entièrement sur la vidéo, au point qu’on peut parler d’« opéra-cinéma ». Selon vous, quelle en est la principale force ?
J.O. : Cette production fascine par sa manière de réinventer La Flûte enchantée en un hybride entre opéra et cinéma muet. Sa principale force réside dans la clarté du récit. Le langage visuel est immédiat, inventif, très accessible, ouvrant l’œuvre à un public qui ne fréquente pas forcément l’opéra. Pour autant, elle ne renonce pas à la profondeur ; la stylisation, inspirée du cinéma des débuts, renforce la dimension de conte, lui donnant à la fois intemporalité et fraîcheur.
J.F. : La Flûte enchantée est, dès sa création, un opéra populaire : elle est donnée dans un théâtre populaire, avec de nombreuses machineries et effets spéciaux, faisant appel à des idées et des moyens nouveaux. Aujourd’hui, la vidéo correspond à cet esprit, à condition d’être utilisée intelligemment. Dans cette production, elle n’est pas un simple décor ; elle fait partie intégrante de l’ensemble scénique. Je crois que cela maintient et renforce la dimension populaire de l’œuvre. Je suis allée récemment à Lille pour découvrir le dispositif. Il y a finalementpresquerien, puisque la projection le remplace ! En revanche, les costumes sont extrêmement travaillés, avec des caractères très affirmés. Ils nous aident beaucoup à construire nos personnages.
Quels sont, pour vous, les défis et les avantages d’un tel dispositif scénique ?
J.O. : La principale difficulté tient à la précision exigée. Chaque mouvement, chaque geste doit coïncider parfaitement avec les images projetées, laissant peu de place à la spontanéité. Cela demande une discipline spécifique, presque à mi-chemin entre chorégraphie et jeu face à la caméra. Mais une fois cette structure intégrée, elle devient un cadre solide qui peut, paradoxalement, libérer l’interprétation. On peut alors se concentrer pleinement sur l’intention, la clarté et la nuance. Cela renforce aussi le sens de l’ensemble et de la collaboration, avec les partenaires, le chef, mais aussi les éléments techniques. D’une certaine manière, on interagit avec le décor comme avec un personnage à part entière, ce qui est à la fois exigeant et stimulant.
J.F. : Les chanteurs doivent se placer avec une grande précision et se synchroniser avec l’image. Cela exige un travail extrêmement rigoureux. Il y a donc une direction d’acteurs spécifique, très structurée. Pour mon rôle, en revanche, la différence avec une mise en scène plus traditionnelle reste limitée. Contrairement à d’autres personnages, comme la Reine de la Nuit, dont on ne voit que la tête ou une partie du corps, j’apparais en entier, à l’instar de Papageno. Les déplacements s’effectuent donc de manière assez classique. Cette production, qui demeure d’une grande modernité près de quinze ans après sa création, me rappelle mes années à la Maîtrise de Radio France : toutes les deux semaines ou tous les mois, nous découvrions une nouvelle partition, souvent inédite. Cela a nourri chez moi la curiosité et le goût du défi dans les projets insolites ; et j’adore partir à l’aventure !
La Flûte enchantée, de Wolfgang Amadeus Mozart, dans la mise en scène de Barrie Kosky, Suzanne Andrade et Paul Barritt (compagnie « 1927 »). Opéra de Lille, du 9 au 26 mai.







