Soutenue avec raison par la galerie Perrotin, la Suédoise Klara Kristalova a imaginé une oeuvre fantastique pour la Biennale de Venise qui ouvre ses portes dans quelques jours. Nous sommes allés chez elle à la rencontre de cette femme habitée de mille songes telluriques… Embarquement immédiat pour le rêve et le règne infini des mystères de l’invisible.

© Laura Stevens

    Où allons-nous ? Nous l’ignorons. C’est mieux comme ça, finalement… La surprise, l’inattendu… La Suède à la paresseuse sans chercher à comprendre a aussi du bon. La voiture conduite par un chauffeur mutique roule à un rythme paisible au milieu de forêts de pins crevées de petites prairies où des maisons de bois peintes en rouge, de ce rouge-sang pimpant, somnolent sous un ciel de zinc. « Peut-être que nous allons terminer comme deux victimes d’un polar nordique », s’inquiète ma compagne de virée, la photographe Laura Stevens songeant sans doute à quelques menus crimes « horrific » parsemant Millenium de feu Stieg Larsson. Soudain, au bout d’une heure de routes sinueuses de plus en plus étroites, un chemin de terre, puis surgissant à main gauche en surplomb, un grand atelier toisant une maison d’habitation posée en contrebas à un jet de pierre d’un lac d’encre. D’étranges sculptures à demi enfouies mènent la garde çà et là sur le jardin en pente, à la manière de créatures hybrides d’une civilisation oubliée surgissant des entrailles de la terre. Les lieux semblent déserts. Nous attendons, en avance, sans doute. Soudain des aboiements de plus rapprochés. Deux chiens aimables précèdent Klara Kristova partie en balade. Un potage fumant aux champignons ramassés le matin dans la forêt et un homme sympathique nous attendent à l’intérieur de leur maison en bois. C’est Peter le mari, artiste-peintre, de Klara Kristalova, artiste-sculptrice. Un duo complémentaire et complice formé aux Beaux-Arts de Stockholm il y a quelques décennies et trois – grands- enfants depuis. Je veux savoir où nous sommes. « Au nord-est de Stockholm », m’explique Klara. Nous sommes dans le Roslagen, un archipel situé face à la Finlande. C’est un coin peu rude, pas très élégant en soi, mais très naturel et nous aimons ça. Ce n’est pas un endroit pour les bourgeois de Stockholm, qui possèdent de belles maisons dans les îles. Ici, c’est plus sauvage ». Ainsi l’endroit où nous nous trouvions est bien sur une carte. Ce n’est pas Twin Peaks et ses mystères indéchiffrables, quoique… C’est ici que vivent et travaillent pratiquement toute l’année le couple, dans cette maison de vacances ayant appartenu aux parents de Peter. « C’était un chalet d’été, poursuit Klara. On a d’abord transformé les garages en un atelier, puis on a bâti un autre atelier afin que chacun ait le sien. On a aussi agrandi la maison ». Cela fait presque vingt ans que Klara est représentée par la galerie Perrotin. Une longue collaboration qui a donné onze expositions dans différents espaces de la galerie aux quatre coins du monde. Klara est fébrile. Dans quelques semaines, les oeuvres qu’elle a conçues depuis des mois spécialement pour le pavillon nordique de la Biennale de Venise seront installées avec celles du finlandais Benjamin Orlow et de la norvégienne Tori Wrånes. « L’exposition se déploiera à travers des œuvres hybrides mêlant formes végétales, animales et humaines, inspirées du folklore, des contes et des récits nordiques. Je connaissais le travail de Tori, mais pas celui de Benjamin. Ils savaient dès le départ ce qu’ils voulaient faire. Moi, pas du tout. J’ai été tellement surprise, voire choquée, d’être sélectionnée que je n’ai pas pu travailler pendant plusieurs mois. Ça m’a pris très longtemps pour savoir ce que je voulais faire là-bas. Je n’aurais jamais imaginé être sélectionnée, même pas en rêve. C’est à la fois une consécration pour un artiste, mais c’est aussi une pression énorme. C’est comme si un tsunami s’était abattu sur moi. D’habitude, je travaille sans pression ». Pour Klara Kristalova la Biennale de Venise ne sera pas une découverte, puisque dès l’enfance, son père sculpteur l’y emmenait à chaque nouvelle édition. L’évènement artistique mondial majeur, coloré de tant de découvertes fait partie de son histoire intime. Son père est mort il y a longtemps déjà, en 1999. Sa mère, en 1973. Une artiste, elle aussi. Il y a ainsi des dynasties d’artistes – les enfants de Klara et de Peter le sont également – comme il y a des dynasties de banquiers, de plombiers ou de paysans. Un héritage passe de chair en chair ainsi qu’un mystérieux fluide dans lequel l’inné et l’acquis interprètent leur partition.

© Laura Stevens

Le souvenir, douloureux, d’une mère disparue bien trop tôt

Chacun d’entre nous, ou presque, possède sa tragédie intime qui dessine son destin à la manière d’une flèche plantée dans le bras. On n’en meurt pas, mais la cicatrice de la blessure est là pour vous rappeler la douleur originelle qui se réveille de temps à autre. Klara Kristalova fait sortir de terre des créatures fantastiques peut-être aussi pour exorciser cette mère aimée emportée en quelques jours, à 30 ans, par une bactérie mortelle causant une irrémissible infection des poumons. Je m’interroge : c’était donc encore possible en Suède, un pays ayant à mon sens peu de rapports sanitaires avec quelques aimables contrées subtropicales infestées de microbes, de maladies et d’incompétences ? Oui, c’est possible. Sa mère avait attrapé une bactérie très puissante contre laquelle la médecine de l’époque n’avait rien pu faire. Klara Kristalova qui avait 6 ans, se souvient très exactement de sa mort, parce qu’elle était présente. « Elle avait un peu de fièvre… elle toussait… elle était au lit… et puis soudain, elle n’arrivait plus à respirer. Mon père a appelé les urgences mais lorsque l’ambulance est arrivée, c’était trop tard. Ma mère était morte, comme ça !… Klara fait un signe de la main comme si l’âme maternelle s’envolait devant nous ainsi qu’un fêtu de paille, petit fantôme invisible. Klara avait un frère pour se consoler et ce père attentif qui, bien que vite entouré « d’autres copines », exigeait un éveil artistique de la part de ses deux enfants. « Nous allions voir beaucoup d’expositions. J’aimais dessiner à la maison, encouragée par mon père qui me voyait devenir artiste à mon tour, mais pendant des années, j’ai résisté, je voulais faire autre chose. L’inverse de mes parents, comme cela arrive souvent lorsqu’on est ado. En rentrant à 20 ans d’un long voyage aux États-Unis, je me suis demandé ce que j’allais devenir. Mon père m’a alors persuadée de reprendre le dessin, et de me mettre à la peinture ». Acceptée à l’Académie des beaux-arts de Stockholm, Klara n’est pas au bout de ses peines : son père débarque fréquemment à l’improviste, juge son travail, le corrige, peste contre l’enseignement local, ce qui agace les professeurs qui se plaignent de l’intrus remettant en cause leurs compétences. Dans les années 70, l’enseignement des Beaux-Arts y était très libre, et si on tenait vraiment à avoir des conseils, il fallait le demander, ce qui constituait une faute de goût quasi fasciste en ces temps étranges. Aucun professeur n’intervenait sur le travail en cours, ce qui n’était pas la meilleure façon de progresser. « J’étais obsédée par le jugement de mon père que les profs essayaient de tenir à distance. Je me sentais tiraillée au point de me demander si je voulais vraiment être artiste. Pourquoi mon père était-il toujours derrière mon dos ? Comment m’en libérer ? C’était une période très difficile à gérer car je m’intéressais beaucoup à la sculpture mais mon père prétendait qu’il ne devait y avoir qu’un seul sculpteur dans la famille. Il ne pouvait que m’imaginer artiste-peintre. Je l’ai été pendant quatre ans pour lui obéir, puis quand il est mort, cela a été comme une délivrance. J’avais enfin la paix et pouvais me lancer dans ma véritable passion, la sculpture ». Cet homme exigeant mais étouffant pressentait-il que sa fille aimée, encouragée, choyée, pourrait un jour le dépasser ? L’amour filial pétri de jalousies, de crainte de son propre échec, fondées ou non, innerve les rapports humains, les mythes et les grandes œuvres de la littérature. « Tuer » le père, « abattre » la mère, ou se « tuer » est le dilemme qui agite le monde, à plus ou moins grande intensité.

© Laura Stevens

Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°198 de Transfuge

How Many Angels Can Dance on the Head of a Pin? (« Combien d’Anges Peuvent Danser sur la Tête d’une Épingle ? »). Pavillon des pays nordiques, 61e Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise, du 9 mai au 22 novembre 2026.