La quatrième édition du Festival du Dessin d’Arles révèle d’extraordinaires collections, de fabuleux maîtres du crayon et quelques artistes inconnus, voire oubliés… Courez-y !

Gérard Traquandi, Sans titre, 2019 Aquarelle sur papier © ADAGP, Paris, 2026, Collection de l’artiste.

Le dessin ? Un art lié à la fragilité de l’instant, à l’économie de moyens, au refus de tricher. Le trait trace la vérité. En cela, il est unique et surclasse dans ses chefs-d’œuvre bien des grands tableaux aux arrière-pensées trompeuses. Le dessin est le discret de la classe qui reste par son évidence secrète, lorsque le brouhaha des élèves s’efface dans l’inanité de l’instant aboli. La vie et la mort sont liées au dessin lui-même car si la peinture est faite dans l’idée de durer des siècles, le dessin, lui, brille par sa fugacité, sa difficulté de saisir l’instant, de lui donner sens, d’atteindre l’universel. Le dessin demande à la fois une très grande concentration, et une très grande émotion intérieure, jetées sur le papier, sans se préoccuper du coût de la toile, et de son prix marchand. C’est un art, d’une certaine façon, hors commerce… Initié et, depuis quatre ans, développé avec une curiosité insatiable, avec passion et ardeur, par le dessinateur Frédéric Pajak, le désormais très couru Festival du Dessin d’Arles présidé par Vera Michalski réserve à chaque édition son lot de mises en valeur d’artistes confirmés et de découvertes parfois stupéfiantes. On doit ainsi au galeriste Stéphane Corréard, l’une des révélations de cette édition avec la présentation à l’Espace Van Gogh d’un ensemble de quarante-six aquarelles réalisées entre 1919 et 1923 par un certain Léon Bongrain, mécanicien de son état, né en région parisienne, qui prit le crayon et le pinceau dans la cinquantaine. Ce complet autodidacte laisse derrière lui cent-quatre aquarelles numérotées, retrouvées par miracle dans le débarras d’une maison. « À ma connaissance, explique Corréard, il n’y a jamais eu nulle part, ni dans les musées, ni dans les ventes, ni dans les collections, de présentation de ces œuvres magnifiques avant ce jour. » Celles-ci mélangent scènes du quotidien, – femmes veillant sur des enfants, paysages agricoles -, et visions plus étranges baignées d’une lumière violette. Une aquarelle intitulée La Traversée des Nuits montre des cavaliers marchant sur des nuages ; une autre, Le Palais des Idées, représente un bâtiment sans entrée, cloué dans l’espace…Un journaliste de l’époque avait transcrit son unique phrase connue de Bongrain, après la seule visite qu’il fit au Louvre : « Ces gars-là ne sont rien de différent de moi. »

Ferdinand Hodler, collection Marin Karmitz ©Fabrice Gaignault.

La fabuleuse collection de Marin Karmitz

      Le festival accueille également une intéressante sélection d’œuvres d’étudiants issus de trois écoles d’art, l’École des arts décoratifs de Paris, l’école d’Athènes et les Beaux-Arts de Florence. Les œuvres sont accrochées par thèmes plutôt que par nationalité, invitant à des dialogues inattendus. Mention spéciale aux étonnants travaux des élèves des Beaux-Arts d’Athènes où le fantastique le dispute à la précision du trait et à l’inventivité du regard. Frédéric Pajack souligne combien la suppression dans les années 2000 de l’enseignement obligatoire du dessin dans les académies de l’Hexagone, fut une décision désastreuse : « Les étudiants se sont retrouvés à faire des installations et des vidéos. Le dessin est la base de tout. On ne peut pas faire une sculpture, une architecture, sans dessin. Je suis heureux que celui-ci revienne en force, en particulier le dessin sur le motif, si conspué par les soi-disant spécialistes de l’art. » Plus loin, à la chapelle du Museon Arlaten, toujours dans le domaine italien un ensemble appelé Viva Italia ! présentant certaines de plus belles pièces de la Collezione Ramo de Milan, mettant en lumière l’importance du dessin italien moderne, du Futurisme à Guido Crepax. Plus loin encore, au Palais de l’Archevêché, de sensibles dessins de paysages de Gérard Traquandi, comme de simples gestes jetés sur le blanc du papier pour n’en conserver que l’essentiel… Toujours plus loin encore, à l’église Sainte-Anne, éblouissement total avec la découverte d’une partie de la sublime collection du producteur Marin Karmitz embrassant plusieurs siècles de dessins, du Piranèse à Rodin, d’Ingres à Warhol. Il faut aussi l’écouter parler de cette passion où l’on sent la réflexion devant l’accumulation, alors qu’il commente trois dessins de Rodin présents dans l’exposition provenant d’un carnet de voyage à Florence sur les traces de Michel-Ange. Rodin, ignorant tout de lui jusqu’alors, dessine le tombeau des Médicis en y imposant son propre univers. « Nous sommes face à une réinterprétation de Michel-Ange par Rodin, suggère Karmitz. On voit comment il y a une unité, comme dans une course de relais où l’on se passe le bâton l’un à l’autre. Ça le replace dans son histoire, dans sa nécessité, et on voit comment, avec ça, il invente quelque chose qui n’existait pas avant. Il y a du Michel-Ange, d’accord, mais il y a surtout son art à lui. »

    La couleur, selon Karmitz « amène des anecdotes », là où le dessin, comme la photographie en noir et blanc, atteint directement le réel. « C’est lié à l’écriture », glisse-t-il. « C’est lié à la musique. C’est le trait de l’archet sur le papier ». Je m’arrête longuement sur l’accrochage des trois dernières pièces : un dessin d’Otto Dix. Ce n’est pas un visage, c’est un arbre couché sous la tempête. Un dessin de 1933, au moment de l’arrivée du nazisme au pouvoir. A ses côtés, un dessin de Miró, qui sur une grande feuille, à la fin de sa vie, a simplement tracé quatre signes. Un résumé de toute son histoire de peintre en ces quatre signes. Et enfin, un dessin de Ferdinand Hodler figurant un homme accablé, par on ne sait trop quoi. Marin Karmitz a souhaité réunir ces trois dessins sous le titre « Et la vie continue », clin d’œil à un film d’Abbas Kiarostami qu’il produisit.

Ofer Josef, Pogrom, troisième version, 2020. Encre sur papier.

La révélation Ofer Josef

ll y aurait bien des chefs-d’œuvre à décrire dans ce parcours arlésien mais puis qu’il faut choisir, achevons le périple au bâtiment Croisière en compagnie d’Ofer Josef. Stupéfaction totale devant le travail de ce dessinateur israélien, avec ces grands dessins hantés. Le personnage, intrigant, concentré, aimable, dispense des propos d’un nomade cultivé passant de Goya à Baudelaire. « Goya ? La destruction entre les hommes… c’est un travail à part. C’est une idée aussi ». Baudelaire ? Ofer Josef en parle avec une ferveur tranquille, comme d’un compagnon de route. « Je pourrais me balader toute ma vie avec Les Fleurs du Mal. Je pourrais n’avoir que ça. Aucun texte n’égale celui-là, personne n’a écrit quelque chose de pareil ». Dans L’Opéra des insectes, son dernier ouvrage, l’artiste a illustré quelques poèmes, notamment Le Crépuscule du soir et Recueillement… « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille » …Ofer Josef est né en Israël, pays qu’il a quitté à 16 ans pour venir à Paris où il est resté une dizaine d’années avant de s’embarquer pour l’Amazonie. Il a arrêté de dessiner pendant une quinzaine d’années, avant de recommencer. Il est là devant moi et toute la beauté, et l’effroi, du monde entre ses mains que je contemple après avoir découvert ses sabbats d’êtres enchevêtrés comme des nuées d’insectes. Et la vie continue, malgré tout, assurément.

Festival du Dessin d’Arles, jusqu’au 17 mai.