Philip Glass à l’Opéra de Paris refait vivre Gandhi grâce à une mise en scène et chorégraphie signées Bobbi Jene Smith et Or Schraiber. Une très belle réussite, en présence du maître.
A l’opéra, qu’il est doux, parfois, de ne pas chercher à comprendre. On oublie le fond, le propos, l’argument, et on laisse la musique infuser en soi. Il y a pourtant bien un sujet, dans l’opéra Satyagrahade Philip Glass, et non des moindres : les années sud-africaines de Gandhi, à l’aube du XXe siècle, où l’Indien fut en but au racisme et développa sa philosophie de la non-violence et de la vérité. Outre Gandhi, le livret convoque -et incarne- les figures tutélaires de Tolstoï, Rabindranath Tagore et Martin Luther King. Acmé de l’avant-garde idéologico-foutraque dans années 70, Satyagraha fut créé en 1980 dans une production qui suivait de très près l’intrigue assez nébuleuse du livret, lequel est rédigé intégralement en sanskrit !
Sans tourner le dos à l’argument, la nouvelle production que nous offre l’Opéra de Paris ne cherche aucun didactisme et permet à la musique de se déployer par et pour elle-même ; elle choisit çà et là la voie chorégraphique et transforme Satyagraha en une manière d’opéra-ballet (comme peuvent l’être Les Indes Galantes, mais la comparaison s’arrête évidemment là.) Ce choix des metteurs en scènes et chorégraphes Bobbi Jene Smith et Or Schraiber est très heureux, puisqu’il nous permet, je l’ai dit, de se laisser entièrement dévorer par la partition. Comme certaines substances plus ou moins licites, la musique de Philip Glass, toute tissée de volutes lancinantes, de caresses acides et soyeuses, semble destinée à ce but suprême qu’est l’hypnose ; au sens premier du terme, elle tend au ravissement : l’auditeur est ravi à lui-même, entraîné (d’abord malgré lui, puis avec un plaisir grandissant) dans une réalité parallèle. Cette réalité échappe au concret, aux concepts, pour atteindre ce cœur secret qu’on nomme la sensualité. Pour peu qu’il accepte de se laisser happer par le son (tout est affaire de consentement…) l’auditeur vit une authentique expérience sensorielle, qui atteindrait la transe si elle n’était interrompue par les entractes. Ici, on est autant dans la musique que la mystique, et les années d’apprentissages de Glass auprès de Ravi Shankar et de la tradition indienne lui ont donné une science presque alchimique de l’envoûtement.
On s’en doute, un tel ressenti ne saurait avoir lieu sans une équipe de premier plan, et la troupe rassemblée sur la scène de l’Opéra de Paris mérite bien des éloges. Dominé par le remarquable contre-ténor Anthony Roth Costanzo et le timbre séraphique de la soprano Ilanah Lobel-Torres, la distribution est sans faille. Les puristes ont parfois fait la fine bouche sur les chœurs (essentiel dans cette œuvre) mais saluons leur vaillance et leur engagement, ne serait-ce que pour avoir appris à prononcer le sanskrit ! L’orchestre de l’Opéra de Paris, réduit à ses cordes et ses vents (ni cuivres, ni percussions pour Satyagraha ) s’est quant à lui moulé avec une grande souplesse dans cette musique cyclique et obsédante. Il faut dire que le si subtil chef Ingo Metzmacher prend la partition à bras le corps et la pousse jusqu’à une incandescence qui horripilera les détracteurs de Philip Glass (en reste-t-il vraiment, d’ailleurs ?). Fondée sur la répétition ad libitum, comme une forme de scansion poétique, jamais cette musique n’est répétitive, et c’est là le grand art. Les notes tournent sur elles-mêmes, dans une spirale sensuelle, et provoquent un vertige grisant dont l’auditeur sort groggy et heureux. Un bonheur qui a explosé aux saluts, lorsqu’un Philip Glass de 89 ans est venu saluer, avec petits pas et œil de lynx, sur la scène du Palais Garnier. Une soirée belle et importante.
Palais Garnier
Mes : Bobbi Jene Smith et Or Schraiber
Dir : Ingo Metzmacher
Jusqu’au 3 mai





