Cette 34e édition du Festival du Premier Roman et des Littératures Contemporaines était un excellent cru, d’une merveilleuse et salutaire vitalité, aussi bien littéraire qu’intellectuelle. On y était.

« Le vert dans la nature est une chose, le vert dans la littérature en est une autre », cet apophtegme bien balancé sort de la plume du prétendu « biographe » d’Orlando – et je ne puis m’empêcher de songer à ces mots de Virginia Woolf alors qu’un grand soleil éclaire à profusion Laval, ville par ailleurs placée, me dis-je en naviguant entre les tables de la librairie du festival et une foule de lecteurs/auditeurs dont l’attention (scrupuleuse, passionnée) à la parole et aux écrits des auteurs démontrerait, si besoin était, aux esprits chagrins, que la lecture a encore de beaux jours devant elle (l’atteste aussi, cette vitalité, cette verdeur de la lecture, telle question venue du public qui a fourni, lors d’une des tables rondes que j’animais, une parfait coda au débat) – Laval, disais-je, ville placée sous le signe du vert puisqu’il s’agit non seulement de la couleur de la fameuse chandelle du Père Ubu (fils, ce terrible Père, des œuvres du natif de la ville qu’était Jarry) mais puisqu’aussi le si bien nommé Festival du Premier Roman et des Littératures Contemporaines a des aspects de champ printanièrement verdoyant, de prairie toute luxuriante d’une vivacité végétale, etc., vous voyez où je veux en venir, j’arrête les images de saison, je veux naturellement parler des premiers romanciers, comme Julia Sintzen (auteur du très remarqué Sporen chez Corti) avec qui je discute à bâtons rompus et en déjeunant à midi, ou de Camille Corcéjoli, avec qui, au cours du même déjeuner, nous évoquons les subtilités et les arcanes de la quatrième de couverture, et il y en aurait bien d’autres à citer, Carole Agari, Mathilde Henzelin… – à citer ou, mieux encore, à écouter, à l’occasion des nombreuses rencontres dont les thèmes et les intitulés, loin de suggérer la teinte marron, crevassée, des tristes marronniers que suscite trop souvent la littérature, ont la vigueur tantôt inquiète, tantôt allègre des interrogations dont bruit notre présent : jeunesse, corps réinventés, domination et sujétion, travail, angoisses écologiques – autant de domaines défrichés par tous ces premiers romans, mais aussi par les romans d’après, car le festival mêle, alliance d’autant plus précieuse qu’elle est rare, nouveauté et fidélité, et l’on y retrouve avec un grand bonheur des noms et des œuvres croisés sous ces mêmes latitudes quelques années auparavant, je pense à Guillaume Poix ou Antoine Mouton.

Mais revenons à Orlando, à ces quelques mots bien frappés sur le vert et la littérature qui invitent à creuser (ou à combler) l’écart qui s’ouvre entre les mots et les choses, les textes et les milieux : c’est là, dans cet interstice entre la littérature et ce dont elle parle que se posent les questions les plus fécondes, témoin cette rencontre entre, justement, Guillaume Poix et Antoine Mouton, où l’ampleur romanesque, documentaire, soigneusement rythmée du premier s’associait à la souplesse verbale propre au poème du second et à sa gravité aérienne à la Kafka pour sonder le travail et ses représentations – témoin encore cette autre rencontre entre Jean-Christophe Cavallin et Sophie Coiffier où l’on a parlé effets de montage et outils anthropologiques en cherchant, là encore, ce qui rapproche (ou éloigne) la Nature de ses représentations littéraires – une histoire de littérature verte, si on veut…

Festival du Premier Roman et des Littératures Contemporaines, Laval, du 26 au 29 mars