Houellebecq a érigé la platitude au rang des beaux-arts. C’est son secret. Peut-être son génie. Sans doute pas. Houellebecq n’est pas un écrivain du génie. Il est un écrivain du cœur. Mais du cœur plat. Quand d’autres de ses contemporains ont poursuivi la rémanence d’un lyrisme d’un autre temps, d’une ironie d’époque, ou un dogme de la sécheresse, « à l’américaine » lui, a choisi d’écrire plat. Et son intelligence a été de s’y tenir. Parfois, l’intelligence ce n’est pas plus que cela, se tenir à une idée que l’on a eue assez tôt. Modiano, Duras, Sagan sont des écrivains qui se sont tenus à une intuition, esthétique, qu’ils ont eu au début de leurs vies d’écrivains. Cette constance est une des raisons de la puissance de leurs œuvres. Houellebecq se tient à sa platitude. Or, écrire plat n’est pas écrire sec, hors de l’émotion et de la psychologie. Au contraire même, Houellebecq est un auteur qui réfléchit sans cesse à la psychologie de ses personnages, c’est même là son grand sujet, les métamorphoses de leurs intériorités, face à l’amour, le vieillissement, la mort. Non, plat, c’est à la portée d’émotions fatiguées. Houellebecq est un sentimental. Il peut ainsi écrire dans « Fin de partie », (qui n’a de beckettien que son titre et son refus de la croyance), le premier poème de ce recueil somptueux, Combat toujours perdant (Flammarion) : « Je connais tous de vos souffrances/Vos impulsions décérébrées/ Je connais tout de vos errances, / Je connais tous de vos alarmes ». Je crois qu’il a raison. Houellebecq a fait l’expérience de la passion sentimentale. Il sait ce qu’est souffrir, il sait ce qu’est craindre, il sait surtout ce qu’est la frustration, ce mélange de peur, de désir et de désespoir, qui marque la vie de chacun, et sans aucun doute sa mort. Houellebecq est un cœur chaud, un émotif. Il évoque d’ailleurs plusieurs fois dans ses poèmes, ses larmes. Ou le « jaillissement extatique du sperme », qui est peut-être une manière pour lui de pleurer de joie. Oui, il faut du cœur, aussi, pour écrire « Et l’on se sent blessé comme un chien qui urine/Sur un clochard dément ». Contrairement à tant d’auteurs qui cherchent à l’imiter, il n’est pas un ironique vindicatif, qui n’éprouve que rage et amertume pour notre époque. Ce Houellebecq-là, des interviews à Michel Onfray, des tristes prises de position, de l’aboyeur parmi les loups, n’a aucun intérêt à mes yeux. Il fait plaisir aux idéologues et aux nihilistes, mais en tant qu’artiste, que nous donne-t-il ? Combat toujours perdant ne contient aucune diatribe politique explicite. Il est, simplement, poésie. Reflet d’un cœur fatigué. D’un esprit hanté par la mort, mais qui rêve toujours de poursuivre : « Non, cette vie n’est pas suffisante, elle ne peut contenir la millième partie de nos rêves ». Houellebecq a inventé notre spleen à bout de course. Et c’est frappant dans sa poésie, qui fait valoir son style au plus près, au plus viscéral. Certains critiques n’aimeront pas sa poésie parce qu’elle n’est pas assez politique. Elle l’est pourtant, notamment dans sa dénonciation de la technique, du virtuel, de « l’abstrait ». Houellebecq, partout, cherche à faire entendre le vivant. Et dans cette recherche, il fait naître des vers comme celui-ci : « L’espérance détruite a laissé quelques traces/ Qu’efface sans un mot le bruit du métronome ». Le cœur est fatigué mais il lutte, jusqu’au bout.