Regard impitoyable et acéré, jouant avec délectation de nos attentes, James Frey fait l’anatomie d’une petite ville ultra-friquée du Connecticut. Rencontre avec un écrivain francophile grand observateur d’une Amérique « fucked up »

© Jean-Luc Bertini

Il y a des auteurs timides ou qui font des grâces, d’autres qui surenchérissent dans la modestie tandis que certains coupent en dix-huit les cheveux d’une psychologie si raffinée qu’elle en est éthérée – eh bien, James Frey n’est pas du lot, et alors que, toute une heure durant, avec ce phrasé vigoureux et précis, où les « fuck » émaillent la clarté impitoyable de ses analyses sur l’Amérique, où la ferveur des admirations littéraires (« quand tu éteindras Zoom, va relire Dumas, mec ! ») est électrisée par une langue punchy, l’homme – qui bouge, se déplace, vapote, chez lui, dans le Connecticut, sur fond de grande baie vitrée où se découpe une bordure d’arbres – me fait penser, avec son t-shirt gris et ses tatouages, à un boxeur.

Il écrit d’ailleurs comme d’autres boxent, et ce A deux pas du paradis, qui m’évoque le Philip Roth d’American Pastoral sauce punk, ou un Bret Easton Ellis en plus brut de décoffrage (ce qui ne signifie nullement que le livre soit fruste, tant s’en faut, jeux de rappels, distribution des personnages, réglages narratifs, tout ça tourne impeccablement) – ce A deux pas du paradis a des allures de ring. Et ce qui en ressort amoché, c’est moins la brochette de personnages (Charlie l’entraîneur bien membré de hockey, Teddy et son impuissance, Billy le génie sadien du Mal, Grace et ses illusions qui volent en éclats, Devon et Ana, ou encore Belle, ou encore David le flic) que ce qui obsède la ville de New Betlehem – ce havre de nantis, et même d’ultra-nantis dans le Connecticut – je veux parler de la perfection.

Rêve d’une vie idéale, dans le cocon surprotégé de demeures cossues, rêves de prouesses sexuelles surhumaines, rêves d’amour fleur bleue, rêve américain à base d’héroïsme sportif (ainsi, le personnage d’Alex, ex-gloire du football américain), c’est toute cette idolâtrie de la perfection sur laquelle James Frey cogne et recogne, avec une énergie que redouble le rythme des phrases – des phrases vivantes, bondissantes, respirantes. Le point nodal de ce petit concentré de comédie humaine (« Mec, il faut relire Balzac ! »), le centre de gravité, c’est un meurtre, et Frey s’amuse énormément (« fun », le mot revient plusieurs fois dans sa bouche) avec la machinerie narrative et le jeu des rôles du polar, atteignant une espèce d’équilibre parfait entre désinvolture grinçante, voire parodique, et mécanique littéraire de compétition.

      A deux pas du paradis est un livre éclaté, aucun personnage ne monopolise le devant de la scène, il y a Charlie, Devon, Billy, Teddy, grâce, etc. Ça vous apporte quoi, cette pluralité de points de vue ?

J’essaie toujours d’écrire des livres que je souhaiterais lire – et j’aime les livres où on ne sait jamais vraiment ce qui va se passer. J’aime être surpris en littérature, et cette architecture, cette pluralité des points de vue, comme dans un de mes livres précédents, L.A. Story, me donne une grande liberté, me donne la liberté de vous surprendre. En tant qu’écrivain, j’adore les livres dans lesquels j’ignore littéralement ce qui va arriver à la page suivante, où on ne sait pas quelle perspective sera adoptée : est-ce que ce sera un nouveau point de vue, est-ce que l’auteur va faire quelque chose que je n’ai jamais vu ailleurs, un truc qui me fera rire ou qui me soufflera ou qui me fera me sentir tout petit ? L.A. Story est un livre sur Los Angeles, il est rempli d’histoires, mais le personnage principal, c’est la ville et, à bien des égards, c’est la même chose dans A deux pas du paradis, le personnage principal, c’est encore la ville. La ville et la culture qui y a cours et qui est un reflet de ce qui se passe aux Etats-Unis : une accumulation massive de richesses – et quand les gens ont autant d’argent, la morale n’existe plus, les conséquences n’ont plus d’importance. C’est le monde dans lequel je vis. Mais pour en revenir à l’idée de surprise, je n’ai pas de plan quand j’écris, j’ai la conviction que le livre est dans ma tête, et je me mets à écrire. C’est un sentiment vraiment bizarre, parce que, très souvent, il y a dans votre tête des trucs auxquels vous ne vous attendez pas. Et quand j’écris, j’essaie d’éprouver la même chose que ce que je ferai éprouver au lecteur, je veux dire, quand je finis un chapitre, avec cette multitude de perspectives, avec cette architecture qui me donne la liberté de faire tout ce que je veux, je peux partir sur un de ces chapitres de commérages intitulés « A l’heure du thé ». Et je ne crois pas que, quand ils lisent ces chapitres, les lecteurs aient déjà vu quelque chose de semblable à ce que je fais là. Quant à moi, je me suis bien amusé en les écrivant, mais je ne l’avais pas prévu, je me suis seulement dit, ça va être quoi le prochain chapitre ? Fais quelque chose de marrant, de bizarre, de cool, fais un truc que personne n’attend. J’adore écrire, mec, je m’amuse beaucoup, je tire un immense plaisir de l’écriture – et c’est pour ça que je continue à écrire, alors que je ne suis pas obligé : j’ai fait d’autres boulots, je pourrais être le P.D.G. d’une putain d’entreprise, je l’ai déjà été. Mais je crois encore à l’art, à la littérature, à la puissance des histoires. Je veux toujours essayer de changer le monde d’une façon ou d’une autre avec ce que je fais.

La ville, disiez-vous, est le personnage principal, et cette ville a un nom mémorable, New Bethlehem, dans le Connecticut. Vous-même, vous vivez dans cet Etat, à New Canaan. Difficile de ne pas voir la ville réelle sous la ville fictive…

C’est tout à fait ça. L’histoire de New Bethlehem, telle qu’elle est résumée dans le livre, c’est celle de New Canaan. Tout ce que j’ai fait, c’est changer un mot, « Canaan » est devenu « Bethlehem ». Ça m’a permis de me sentir libre. Si j’avais gardé « New Canaan », les gens m’auraient dit, « ça, c’est faux », « ça, c’est pas juste », « tu déconnes, c’est pas ça » … Mais tout le monde aux Etats-Unis connaît la ville sur laquelle j’écris, elle est très célèbre, ça fait cent cinquante ans que c’est la ville la plus riche du pays : cinquante et un milliardaires, dix pour cent des milliardaires américains, vivent là, pour une population de dix-sept mille habitants ! C’est hallucinant. Et ce que je raconte est absolument conforme à mon expérience. Je me suis installé ici après avoir vécu à New York – et ce n’est pas pour me vanter, pour faire l’important, mais à New York, quand je sortais, on me regardait, on me prenait en photo, j’étais dans les journaux, et j’en avais marre, j’en ai rien à foutre de cette célébrité, je voulais seulement vivre en paix. Et puis j’avais trois enfants, et New York n’est pas l’endroit idéal pour grandir, on voulait qu’ils aient une enfance. A New Canaan, on respecte totalement la vie privée, la discrétion est de mise. J’ai passé toute ma vie dans des grandes villes, New York, Los Angeles, São Paulo, Paris, Chicago, une putain de grande ville après l’autre – tout ce que je voulais, c’était trouver un endroit où on me fiche la paix et où je puisse regarder le ciel.

Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°198 de Transfuge

James Frey, A deux pas du paradis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diniz Galhos, Flammarion, 432 p., 23€