
En 1994, Vincent Ravalec nous gratifia d’un livre que je ne saurais oublier, puisqu’il s’agissait du Cantique de la racaille. Premier lauréat du Prix de Flore qui venait de naître, le roman rencontra un tel succès qu’il fut adapté au cinéma en 1998. Reconnaissons que le titre était bien choisi. Le monde nouveau dans lequel nous avons aujourd’hui l’honneur de tremper appelle plutôt cependant un Cantique de l’ordure, qui sans doute reste à écrire.
Avec Les Rayons et les ombres, (allusion à un recueil de poèmes de Victor Hugo publié en 1840) Xavier Giannoli frappe toutefois un grand coup. La fresque historique porte sur l’improbable duo d’un père nommé Jean Luchaire (Jean Dujardin, d’une vérité absolue) et de sa fille Corinne (Nastya Golubeva, extraordinaire), une actrice qui joue avant-Guerre et pendant l’occupation dans de nombreux films, en imposant une personnalité littéralement vacillante.
Qui sont les pires salauds ? Ce ne sont pas les adeptes des idées abjectes. Ceux-ci ont au moins le mérite de croire en quelque chose, même si leur credo immonde révulse le genre humain. Non, les pires reliquats, les champignons vénéneux qui poussent à l’ombre du fumier, ce sont les minables, les vendus, ceux qui courent après le fric et vendraient leurs enfants pour un repas chez Maxim’s.
Xavier Giannoli nous entraîne au plus près de la médiocrité humaine. Journaliste non dénué de talent, fondateur avant la Deuxième Guerre mondiale du journal Notre Temps dans lequel écrivirent des plumes célèbres (Pierre Mendès-France, Pierre Brossolette, entre autres…), Jean Luchaire n’avait qu’une obsession : s’enrichir à tout prix, pour jouir des plaisirs de ce monde. Dans le but de réaliser cet objectif, il n’hésita pas à se faire le porte-voix de l’hitlérisme avant 1940, à la façon d’un influenceur vénéneux, puis le champion absolu du collaborationnisme, en lien complice avec son copain allemand Otto Abetz, tout aussi opportuniste que lui. Ce chien défendit la cause d’Hitler, sans jamais embrasser l’idéologie nazie. C’est pire que tout. Il ne désirait qu’inviter de belles femmes dans les restaurants chics où il laissait des ardoises colossales que les Allemands réglaient.
Le film narre cet avilissement, cette perversion du talent. Mais il va plus loin, en se concentrant sur la personnalité de Corinne Luchaire. Fille de l’ordure et actrice de talent, elle se laisse tirer vers le bas. Elle fait confiance à son père, qui n’est qu’un démon. Elle est paumée de bout en bout. Elle boit, elle se drogue, elle baise à tout va, dans une sarabande ponctuée de crises de toux de plus en plus douloureuses. C’est qu’elle souffre de la tuberculose et sa vie d’orgies ininterrompues devient une fuite devant la mort, qui l’emportera bien plus tard, en 1950.
La force de ce film, c’est qu’il n’a rien de manichéen. Il expose les complexités de l’âme humaine. Il nous montre ce qu’il y a de pire en nous. Les personnages sont tous conformes à la réalité historique, même si parfois le film s’en écarte. Mention spéciale pour André Marcon qui joue le père de Jean Luchaine, Julien Luchaire. Un père qui a des principes et rompt avec son fils. Mes compliments à Vincent Colombe qui ose avec courage et mesure endosser le rôle de l’ignoble Guy Crouzet, un collaborationniste tout à fait convaincu des vertus du nazisme. Tout humain a les pieds dans la boue et la tête tournée vers les étoiles. Mais il ne faut pas que la boue contamine l’âme.
Les Rayons et les hommes, film de Xavier Giannoli, en salle le 18 mars










