Le 4 mars, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé consacre un cycle inespéré à Suzanne Grandais, la toute première star du cinéma hexagonal morte en pleine gloire à l’âge de 27 ans.
Appelez-la donc « l’étoile polaire du cinéma muet français » — expression que l’on doit à Monsieur André Antoine, celui du théâtre Antoine. Oubliée de vous, de nous, de moi, et qui rejoint le cimetière des stars oubliées, elle, la première de nos vedettes du grand écran, disparue brutalement à 27 ans sur une route de Seine-et-Marne en 1920. Suzanne Grandais aura donc exalté la pellicule des pionniers du cinématographe à la vitesse de son mouvement de jambes (elle est passée par le Moulin Rouge), des ambiguïtés de son sourire insolent – et tellement érotique – surmonté d’une cigarette tenue entre le pouce et l’index. Avant d’être une icône avant les icônes d’un art que Canudo n’avait pas encore désigné comme le septième, Suzanne fut une enfant de la balle. Dès cinq ans, elle monta les planches avant d’être repérée adolescente chez Lux, Éclair, Gaumont. Dans les années 1910, elle incarne la jeunesse de la fin de la Belle Epoque : si insaisissable, gracieuse, espiègle, si indocile – mais moins vénéneuse que Musidora – que Louis Feuillade l’embarque dans le très cruel La Vie telle qu’elle est. Léonce Perret en fait lui aussi son égérie dans des drames passionnels (Le Mystère des roches de Kador, La Rançon du bonheur). Grandais devient la première comédienne dont le nom s’affiche en grand sur l’écran. Mary Pickford de la France a-t-on dit ? Oui, mais en mille fois plus magnétique et charnelle. Son histoire a le goût du romanesque tel que l’époque en raffolait, dans un mélange de chanson réaliste, de Maurice Leblanc et de Marcel L’Herbier : son escapade amoureuse allemande est écourtée par la guerre, elle doit rompre ses contrats tandis que s’accumulent les amants jaloux. Enfin, c’est aux commandes de Mermoz, pilote d’une cascade dans un film que son ascension vers le firmament s’achève. À l’époque, la France est endeuillée. Aujourd’hui, on a oublié sa peine. Il y a quelques années, dans Un amour sans paroles (Gallimard, coll. L’Un et l’Autre), le dangereux fétichiste cinéphile Didier Blonde – lui-même membre des amis d’Arsène Lupin et de Fantômas – avait mené l’enquête dans les coulisses des cabarets des Buttes-Chaumont que fréquentait un siècle plus tôt le tout Paris culturel. On conseille volontiers ce chant d’amour fétichiste et funèbre pour accompagner ce cycle en ciné-concert proposé le 4 mars par la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé. Beau programme consacré à celle à propos de qui Desnos écrivit : « A-t-elle su seulement que tant d’amoureux l’évoquaient dans leur solitude ? Et, au matin, quand elle s’éveillait, n’avait-elle pas la chair lourde de tant d’étreintes idéales, de tant de baisers imaginaires et de la formidable quantité d’aventures que lui avaient fait courir ces jeunes hommes dont elle était à son insu le tyran, et dont pourtant son image était l’esclave. » Seules les vraies muses, les divines, inspirent de pareilles lignes.







