Pour sa première incursion dans le théâtre de Tchékhov, le metteur en scène signe un spectacle sensible et inventif, servi par des comédiens hors pair.

Ivanov © Jean-Louis Fernandez

Assis sur une chaise, il cherche la position idéale. D’abord, il glisse et doit se rattraper pour ne pas se casser la figure. On dirait un enfant encombré de son corps. Ou un clown, tant ses gesticulations prêtent à rire. Ces difficultés à se maintenir sur une chaise dont l’étroitesse semble avoir du mal à le contenir, expriment évidemment un malaise. Ainsi, en quelques mouvements et sans ouvrir la bouche, Nicolas Bouchaud installe l’air de rien l’atmosphère étouffante dans laquelle se débat Ivanov.

Un plaisantin arrivé sur la pointe des pieds le tire violemment de sa torpeur en faisant du bruit tout en ricanant de sa blague. Comme si ruminer de mauvaises pensées ne suffisait pas, Ivanov encaisse aussi un entourage de parasites, ivrognes, joueurs ; une société provinciale composée en partie d’oisifs plus ou moins désargentés. Lui-même est couvert de dettes ; ses ambitions généreuses pour réformer son domaine ayant échoué. Jouée par Nora Krief, son épouse, Anna, qu’il a cessé d’aimer, n’en a plus pour longtemps à vivre.  

Le tableau est sombre. Il faut toute la finesse d’un Jean-François Sivadier pour maintenir au sein d’une telle noirceur une nuance d’humour salvateur essentielle à la réussite de cette mise en scène d’Ivanov créée en janvier au TNP de Villeurbanne. « Je ne me comprends pas » martèle Ivanov que ronge, en plus de ne plus supporter sa vie, un sentiment de culpabilité. À quoi fait écho la phrase ressassée par Anna : « Les fleurs renaissent au printemps, mais la joie, elle, ne revient pas ». Elle raconte aussi une truculente suite d’histoires juives, rappelant sa force de caractère même dans l’adversité.

Bien que lourdement endetté auprès de sa riche épouse, Zinaïda (Agnès Sourdillon), Ivanov passe ses soirées chez son ami Lebedev (Zakariya Gouram). Mais même en société la vie lui pèse. Témoin le panneau exhibé nonchalamment lors de l’anniversaire de Sacha (Charlotte Issaly), la fille de Lebedev, où on lit les mots : « C’est un supplice ». Puis une fois retourné : « Je me sens affreusement mal ». Pensée reçue cinq sur cinq par Sacha. Laquelle exhibe à son tour un panneau : « ça se voit sur votre visage ». Judicieuse façon d’indiquer l’amour que lui porte la jeune fille et que confirmera bientôt un long baiser entre eux – surpris malencontreusement par Anna.

Ivanov © Jean-Louis Fernandez

Comme si ça ne suffisait pas, les oreilles d’Ivanov sont la proie de grincements désagréables chaque fois qu’apparaît Lvov le jeune docteur (Gulliver Hecq) qui lui reproche non seulement d’aggraver l’état d’Anna en la délaissant pour une autre, mais aussi de l’avoir épousée pour son argent. Or d’origine juive, Anna a été déshéritée par ses parents pour s’être convertie au christianisme en se mariant. « N’épousez ni une juive, ni une malade », assène d’ailleurs Ivanov, tombé au plus bas. Avant de se reprendre un peu plus tard. Entre-temps, Anna est décédée. Il va épouser Sacha qui court partout de joie nue sous son voile de mariée. Occasion pour Lvov d’accabler encore Ivanov, lequel de son côté semble ne pas savoir sur quel pied danser. Tantôt il envisage un avenir radieux, tantôt la mélancolie le reprend.

Faire exister ces aspirations contradictoires, entre espoir et désespoir, au sein d’une communauté apparemment insouciante et légère pour ne pas dire inconséquente, où chaque personnage est impeccablement campé et joué par des acteurs formidables n’est pas le moindre mérite de cette première incursion de Jean-François Sivadier dans l’œuvre de Tchékhov. Une réussite.

Ivanov, d’Anton Tchékhov, mise en scène Jean-François Sivadier. Jusqu’au 6 février au Théâtre National Populaire, Villeurbanne ; du 18 au 20 mars au Théâtre de Caen ; du 25 au 27 mars au Tandem, Scène nationale Douai-Arras ; les 1er et 2 avril à La Coursive, La Rochelle ; du 21 avril au 10 mai au Théâtre de Carouge, Genève, Suisse ; les 20 et 21 mai à l’Azymut-Théâtre la Piscine, Antony ; les 10 et 11 juin au TAP, Poitiers ; en janvier 2027 au théâtre Nanterre-Amandiers.