Servi par la mise en scène limpide et efficace de Célie Pauthe, l’opéra de Philippe Leroux, sous la direction musicale d’Ariane Matiakh, magnifie l’œuvre de Paul Claudel.
Un concentré, voilà à quoi fait penser cette formidable version de la pièce de Claudel. En choisissant de créer un opéra à partir de L’Annonce faite à Marie Philippe Leroux amène l’œuvre à un point d’incandescence et d’intensité qui en enrichit la lecture. Preuve de l’approche singulière du compositeur, son choix de faire entendre d’entrée de jeu la voix du poète en la mêlant à la musique et même aux parties vocales. On note ainsi au passage ces mots : « Chacun des personnages représente un des aspects de ma personnalité ». Indication précieuse à propos d’un texte dont le sujet fortement teinté de spiritualité relève à la fois de l’univers du conte et du mystère comme il était coutume d’en interpréter devant les porches des églises au Moyen Âge.
Mais plus encore peut-être ce qui se trame dans L’Annonce faite à Marie relève de l’obsession ou de l’acharnement de l’écrivain qui pendant cinquante-six ans n’a cessé de retravailler ce drame où se nouent ses préoccupations les plus profondes parlant de ses personnages comme de la « poignée de locataires peuplant le sous-sol de sa conscience ». Cette présence paradoxale de l’auteur au sein même de l’œuvre a pour effet de créer à la fois une distance et curieusement un lien puissant avec ce qui se trame sous nos yeux.
La mise en scène sobre et subtile de Célie Pauthe installe les protagonistes dans un espace ceint de hauts murs à la fois propice à l’expression de l’intériorité des héros et traversé par la beauté austère des paysages du Tardenois projetés en fond de scène. En témoignent, par exemple, ce traveling où des arbres agités par le vent se dressent contre le ciel en écho aux tiraillements d’une musique faite de remous comme un bain bouillonnant au tout début du spectacle.
Le dialogue entre Raphaële Kennedy dans le rôle de Violaine Vercors et Vincent Bouchot dans celui de Pierre de Craon révèle d’emblée la qualité de l’écriture vocale faire d’accélérations de décélérations, de notes étirées ou de ruptures abruptes. Il y a quelque chose d’extraordinaire dans la façon dont musique et dramaturgie, intimement imbriquées, s’entraînent l’une l’autre comme mues par un mouvement irrépressible compliqué par des forces contradictoires. Il y a ces décisions ou ces gestes spontanés, radicaux, passionnés, toujours lourds de conséquences.
Quand Pierre de Craon, architecte et bâtisseur d’église lui apprend son départ, Violaine, le sachant atteint de la lèpre, l’embrasse sur la bouche. Sa sœur, Mara (Sophia Burgos), les surprend. Leur père, Anne Vercors (Marc Scoffoni), riche cultivateur champenois « las d’être heureux » annonce à son épouse Elisabeth (Els Janssens) qu’il part en pèlerinage à Jérusalem et qu’il veut marier Violaine à Jacques Hury (Charles Rice), un paysan adopté par la famille. Mara, amoureuse du jeune homme, enrage. Fiancée à Jacques, Violaine lui révèle être lépreuse ; ce dont il avait déjà été averti par Mara. Violaine part dans une léproserie. Quelques années plus tard, sa sœur lui rend visite portant dans ses bras Aubaine, une enfant morte qu’elle a eu avec Jacques. Folle de douleur, elle défie Dieu en demandant à Violaine l’impossible : ressusciter sa fille. Le miracle a lieu. Mais Aubaine a désormais les yeux bleus comme Violaine. Loin de résoudre la situation cet événement hors du commun l’aggrave. Mara en veut à sa sœur qu’elle tente de tuer.
Mêlant ingénieusement chant et récitatifs et porté par des chanteurs qui interprètent leurs personnages avec une intensité où l’excès de pathos n’a pas sa place, cette confrontation sauvage où les élans du cœur et du corps se déploient sur un fond éminemment religieux trouve dans cette œuvre une expression admirablement tenue d’une grande justesse et vérité. Rarement la poésie audacieuse de Claudel aura aussi bien été servie.
L’Annonce faite à Marie, opéra de Philippe Leroux d’après Paul Claudel, mis en scène Célie Pauthe, direction musicale Ariane Matiakh, Ensemble Intercontemporain. Jusqu’au 3 février au théâtre du Châtelet, Paris 75001.











