Bernard-Henri Lévy signe un très grand livre, Mémoires provisoires, où il revient sur 50 ans de combat, 50 ans de rencontres, 50 ans de pensées, 50 ans d’euphorie et de tristesse, 50 ans de recherche de vérités sur la condition humaine.

La vie est une histoire de noms propres. Sales parfois, certes, mais propres le plus souvent dans ces Mémoires provisoires. C’est une histoire folle que nous conte Bernard-Henri Lévy, dont il est le héros. Une histoire folle, faite de succès, de victoires, de gloire, mais aussi de malédictions et de cadavres. C’est une histoire folle, d’une densité rare, qu’a traversée le philosophe, d’une époque l’autre, qui a beaucoup changé : celle des idéologies d’hier, les totalitarismes à combattre dans les années 70 où BHL, jeune, ferraille à coups de livres, deux grands opus qui marquèrent les esprits : La Barbarie à visage humain (1977) où il mettait à bas toute une gauche totalitaire ivre d’elle-même, prémices de la LFI d’aujourd’hui; L’Idéologie française (1981) où il donnait un coup d’épée à toute une France rance d’extrême droite, prémices du RN. Il marchait déjà sur ses deux jambes, Bernard-Henri Lévy, lancé comme une fusée sur une trajectoire intellectuelle en ligne droite, qui compta si peu de faux pas, à rebours d’une majorité d’ intellectuels fourvoyés, qu’il mérite tous les hommages. Il a, aussi, il faut le préciser, un génie du verbe. Une faconde à l’oral que l’on connaît bien; mais aussi une écriture, il faut le dire ici, dotée d’un art exceptionnel de la ponctuation, d’un rythme d’écrivain-musicien comme les aimait tant Sollers, son compagnon qui le faisait tant rire, dont il brosse un portrait rapicolant. Le livre passionne effectivement d’autant plus qu’il est écrit de cette plume nerveuse, altière, équilibrée.
Cette somme exceptionnelle, chef-d’oeuvre du genre, a l’originalité d’être une galerie de portraits, croqués avec précision, subjectivité, lucidité, dérision parfois, nuance aussi et bienveillance. D’Aragon à Zelensky, d’Althusser à Emmanuel Macron, d’André Malraux à Sarkozy, d’Albert Cohen à François Pinault, sans oublier les glorieux anonymes croisés ici et là, sur un champ de bataille afghan, dans un désert libyen, voilà un philosophe qui a peuplé sa vie intellectuelle; qui s’est frotté, corps et âme, la plume à la main, comme on le découvre dans ces Mémoires, à la réalité du monde.
J’ai rencontré le philosophe durant plus de deux heures, dans les locaux de La Règle du jeu, la revue qu’il a créée en 1990 et qui lui est très chère. Ce qui frappe chez lui : grande concentration, art romanesque du langage, élégance du propos. Et, plus encore, un combattant hors pair : un antidote au désespoir.
Commençons par le commencement : votre titre. C’est le mot « provisoire » qui interpelle immédiatement. Pourquoi « provisoire » ?
Parce que vivant. Parce que la vie n’est pas finie. Et puis parce que, tant qu’on est vivant, le passé bouge tout le temps. Le futur réimprovise le passé. Il lui donne un sens chaque fois différent. Donc toute mémoire est provisoire. Une mémoire n’est jamais gelée, arbitrée, enfermée dans un sarcophage.
Pourquoi avez-vous ressenti l’envie d’écrire ces mémoires à ce moment-là de votre vie ? Dans votre roman sur Baudelaire, vous imaginiez qu’il voulait écrire ses mémoires pour que personne ne le fasse à sa place…
Eh oui. En 1988. Il y a presque quarante ans. Ça doit être une idée fixe chez moi! Faire le travail soi-même. Raconter, soi, avec ses propres mots, ce que l’on a vécu. Si on ne le fait pas, d’autres le feront. Et ils le feront de manière moins informée et, surtout, plus malveillante.

Il y a aussi cette question de l’énergie : elle est là aujourd’hui, mais un jour, peut-être qu’il y en aura moins…
C’était une de nos conversations récurrentes avec Philippe Sollers. Faut-il laisser les Mémoires pour la fin? Oui, sans doute. Les réserver pour le moment où l’on aura moins envie d’autre chose et où l’on n’aura plus grand-chose d’autre à faire que de se pencher sur ce qu’on a fait et de le raconter. Sauf que… Ce moment est aussi celui où l’on a peut-être moins de force. Voire plus du tout. Et où l’on n’a paradoxalement plus envie de grand-chose et, en tout cas, pas de ça. C’est le paradoxe du mémorialiste. Ou bien il est très dans la vie, trop, et une petite voix lui dit qu’il ne faut pas consacrer quatre ans de cette vie à raconter ce qui a déjà été fait et qu’il vaut mieux faire d’autres choses encore. Ou bien il attend trop, il attend de n’avoir plus rien de mieux à faire, et c’est le moment où, soudain, il n’en a plus la force : car il faut de la force pour écrire un livre comme ça ! C’est un travail de forçat ! il faut excaver des blocs de mémoire énormes, très lourds, et qu’on a un mal fou à ramener à la surface !








