Roman grandiose sur la destinée de Sergueï Eisenstein, Eisen affirme une nouvelle fois le talent romanesque de Gouzel Iakhina, grand nom de la littérature russe contemporaine. Rencontre.

Gouzel Iakhina, à Paris le 8 septembre 2026, pour Transfuge. © Laura Stevens // Modds

Un homme assis sur un canapé, dans un bel appartement de Moscou, mange une clémentine et lit des articles anciens qui lui sont consacrés. Il a quarante-huit ans, sa vie est terminée. Ce petit monsieur, érudit, facétieux, colérique, grossier, aussi séduisant que geignard, aussi tyrannique qu’attendrissant, n’est autre que le plus grand cinéaste de l’ère soviétique. L’auteur du Cuirassé Potemkine (et qui peut, une fois vu, oublier ce landau dévalant les marches d’Odessa, dont on croit percevoir les cris du bébé condamné à s’écraser au sol, victime emblématique du peuple se soulevant face à la tyrannie ?), a fini sa vie ostracisé par le pouvoir stalinien, condamné à ne plus rien faire sinon attendre la mort, qui viendra vite. Lui, le « père de sept enfants : deux films morts et cinq en vie ». Comme souvent sous l’ère soviétique, la destinée de Sergueï Eisenstein trace un arc de cercle, partant de la grâce, pour terminer par l’ostracisme. Mais là où il se démarque, c’est par la dimension de ce mouvement : il fut le cinéaste adoré du peuple et de Staline pendant près de dix ans, avant de devenir cet homme condamné en silence en 1940. L’idée forte du roman de Gouzel Iakhina réside avant tout dans la mégalomanie du cinéaste : il a cru très tôt trouver le moyen de payer son désir d’art et tenir la dragée haute au pouvoir stalinien, en transformant la propagande en chefs d’œuvre. Il y est parvenu pour deux films, Le Cuirassé Potemkine et Octobre. Deux splendeurs tonitruantes qui, par l’art du montage et la mise en scène des foules, notamment, permettent à Eisenstein « d’écraser le spectateur », tel qu’il le voulait, à vingt-cinq ans. Mais ensuite ? Gouzel Iakhina raconte avec vivacité les aléas du cinéaste qui tente sans cesse de tourner des films qui seront interdits, ou perdus. De ce rêve mexicain qui semble être sous sa plume un chef d’œuvre du cinéma sacrifié, à Ivan le Terrible, dernier film inachevé, qui nous plonge dans le clair-obscur de la tyrannie, Eisenstein poursuit sa carrière en calvaire. Lui qui avait cru trouver le lien secret entre art et propagande se retrouve, comme tous les autres, aliéné aux changements d’humeur et de lignes politiques de l’État totalitaire instauré par Staline.

Et plus il sème ses films fantômes, plus il sombre dans une dépression douloureuse : les pages qu’elle consacre aux douleurs physiques et morales du cinéaste sont déchirantes. Pourtant, Eisen est un livre drôle : jouant sur le grotesque du personnage, l’écrivaine russe tourne autour de lui pour tenter de saisir ce qui l’anime. Gouzel Iakhina n’en est pas à son coup d’essai : elle s’est fait connaître en Russie et bien au-delà par son premier roman, Zouleikha ouvre les yeux, il y a dix ans, qui révélait son énergie romanesque et son sens des personnages haut en couleur. Sachant brosser des scènes, souvent en décalage avec l’horreur qu’elle décrit, elle rend avec force la réalité très documentée qu’elle raconte, parce qu’elle place l’ensemble de ses romans dans cette période stalinienne, juste après la Révolution, qui l’intéresse particulièrement. Des paysans tatars des rives de la Volga, elle s’était jusqu’ici particulièrement intéressée à des figures anonymes, victimes oubliées de l’époque. Aujourd’hui, en se saisissant d’Eisenstein, elle touche à une icône qui, avec Tarkovski, est considérée comme l’incarnation du cinéma russe, annonçant, par sa virtuosité de montage, le rythme du cinéma contemporain. Ancienne étudiante en cinéma, Gouzel Iakhina décrit avec force les films et les tournages pharaoniques d’Eisenstein, mais au-delà, elle nous offre le portrait kaléidoscopique d’un artiste qui cherche une vie possible dans des temps impossibles. Gouzel Iakhina a quitté la Russie de Poutine pour s’installer au Kazakhstan, auquel elle dédie son livre, « le plus hospitalier des pays ». Elle a sans doute trouvé là-bas un havre pour écrire, à sa manière, sur ce que la tyrannie fait aux artistes.

De prime abord, une question se pose sur Sergueï Eisenstein :  comment a-t-il pu réaliser des chefs-d’œuvre dans une période politiquement aussi difficile ?

C’est vrai, c’est une question fondamentale. Et elle en engendre d’autres, qui m’ont guidé à l’écriture de ce livre : qui était-il vraiment, un génie artistique ou un propagandiste ? Je me suis aussi beaucoup interrogée sur ses relations avec les gens : était-il un amoureux fougueux, désiré par les femmes, ou un cœur absolument glacial ? Et, au-delà, était-il un esprit rationnel, qui a étudié les sciences du cinéma et posé les bases de l’art cinématographique, ou était-il comme un enfant incapable de vivre, tout à fait hystérique ?

Avez-vous résolu ces contradictions d’Eisenstein ?

 Oui, je crois qu’il était tout cela à la fois, qu’il possédait toutes ces facettes et qu’elles apparaissaient tour à tour. Si l’on reparle de l’art et de la propagande, il avait cette capacité virtuose d’osciller entre les deux. Cette capacité l’a sauvé, elle lui a permis de ne pas être détruit par l’État. Dans la presse allemande de l’époque, on l’appelait le « fonctionnaire de la falsification de l’histoire » – un surnom qui lui a été accolé après la sortie du film Octobre. En URSS, Eisenstein affichait ce surnom avec une sorte de bravade, et très volontiers. Voilà ma vision d’autrice : Eisenstein acceptait de payer le prix, il travaillait pour l’État et devait mettre son art au service de la propagande. On trouve dans sa correspondance et dans divers documents des preuves qu’il adaptait ses scénarios en fonction des commandes de l’Etat. Dans son dernier film, que je trouve tout à fait génial, Ivan le Terrible, on sait qu’il y avait toute une ligne du scénario remaniée au gré de la situation politique : la ligne des relations entre l’URSS et la Grande-Bretagne, incarnée dans le film par les relations entre Ivan le Terrible et la reine d’Angleterre. C’est pourquoi on peut dire que la propagande est toujours présente dans les films d’Eisenstein – parfois plus, parfois moins – mais que c’était une condition indispensable pour pouvoir créer. Le seul film où la propagande est absente est un film qui n’a pas été finalisé : son film mexicain. Il y avait peut-être des éléments de propagande dans le scénario, mais comme le film n’a pas été achevé, il ne nous reste que des images d’une grande beauté.

La suite de cet entretien dans le N°201 de Transfuge

Eisen, Gouzel Iakhina, traduction du russe par Maud Mabillard, éditions Noir sur Blanc, 528p.,  27€