C’est un des romans les plus remarqués de la rentrée, une autobiographie en forme de mythe, qui figure dans la sélection du Goncourt. On est allé rencontrer Boris Bergmann, non pas dans son labyrinthe, mais dans sa bibliothèque.

La belle clarté qui fait de l’appartement de Boris Bergmann une anomalie, quelque chose comme une oasis d’été persistant alors que la pluie ruisselle sur les arbres des Buttes-Chaumont voisines dont le vent agite les branches – cette belle clarté, cette chatte lilliputienne qui me regarde, à mon arrivée, alors que je pousse la porte, les vinyles (l’autre grande passion de Boris Bergmann, avec la littérature) qui forment des rangs disciplinés dans le salon, l’inoffensif et rafraîchissant verre d’eau pétillante que me tend le maître des lieux – tout cela est trompeur.
Père absent et don de rein
Ou, plus exactement, tout cela est à l’image de ce Minotaure, livre merveilleusement double, livre sang-mêlé si j’ose dire, où la chasse au père absent (on peut bien parler de « chasse », le père se comportant comme une proie sur la défensive) est flanquée du beau récit d’un don et d’une greffe de rein. Où la parole et les mots se doublent d’une volonté de voir, de se représenter. Et où les jeunes années de l’encore jeune Boris Bergmann, passées dans la fièvre et l’exaltation d’AIDES, dont sa mère était une cheville ouvrière, ses apprentissages auprès des « pères pédés » (moins pères de substitution que bons parrains, comme il y a de bonnes marraines dans les contes de fées) sont entrelacés à ces discours archaïques mais jamais anachroniques que sont les mythes. Livre « hybride » (comme sont, me dira-t-il, les livres qu’il affectionne lui), à l’image de l’appartement, donc, dont l’aspect immaculé, chaleureux, est contredit (ou rehaussé ? ou parasité ?) par les tracts surréalistes ou situs qui ornent les murs, par les peintures soixante-huitardes d’Asger Jorn, aux slogans aussi subversifs que l’orthographe. Tout aussi bâtarde, la bibliothèque de Boris Bergmann : deux grands meubles qui flanquent, dans la chambre, un grand lit immaculé, la chatte prenant ce qui reste de soleil sur les étagères qui courent sous la fenêtre. Certes, la bibliothèque est entretenue avec soin (preuve a contrario de ce soin : le dépit qui se marque sur la figure de mon hôte lorsqu’il aperçoit des filaments de poussière sur le bel ouvrage que, aux côtés de Charles Morin, il a consacré au restaurant de Davé, épicentre des soirées de l’intelligentsia parisienne et de passage, de Coppola à Jean-Jacques Schuhl). Certes, encore, sans tomber dans la maniaquerie bureaucratique de l’obsédé du classement, Boris Bergmann a disposé ses livres sous forme de grands blocs plus ou moins homogènes. Ici tout un rayonnage où sont couchés les volumes de la collection « L’Imaginaire » (« c’est comme une bonne adresse, tu sais que tu vas bien manger », me dit-il, usant d’une métaphore gastronomique pour évoquer cette confiance paradoxalement quasi aveugle que tout lecteur a pour certains éditeurs, certaines collections). « L’Imaginaire », dont il affectionne, me confie-t-il, l’ancienne maquette, et certains auteurs qui y sont étroitement liés, comme Léon-Paul Fargue, dont il « adore » Le Piéton de Paris, mais dont il me cite le moins connu Déjeuners de soleil. Ailleurs, ce sont les livres et catalogues d’art, sans oublier les revues dont il aime tout particulièrement l’aspect collectif, qui transcende la pratique toujours solitaire de l’écriture : il me met ainsi entre les mains l’impressionnante (because poids, because contenu, Ponge, Lautréamont, Godard, excusez du peu) livraison de 2025 de Magma dont il est un des éditeurs.

Le « geek » de Daumal
Mais ne nous y trompons pas, la bibliothèque de celui que fascinent les avant-gardes (on parle ainsi un peu du surréalisme belge, et beaucoup du Grand Jeu), si elle donne envie de caresser les dos, de tirer des volumes au hasard, cache des bâtons de dynamite, des pièges pour la raison et l’ordre social, et c’est en cela qu’elle est hybride, bâtarde : sous la semblance de l’ordre, la puissance de désintégration de la littérature. Voici un Sade, une vieille édition de Pauvert, qui appartenait à sa grand-mère, voici une splendide édition rare, illustrée par Magritte (« le Magritte de la période vache »), des Chants de Maldoror, et dans la foulée, il me sort un numéro de la légendaire revue, Le Disque vert, portant sur « le cas Lautréamont ». Une grande passion, c’est Michaux, dont la découverte fut une « énorme claque », et dont il a des trucs « assez fous » – Michaux, dont il me montre Le Lobe des monstres (L’Arbalète). En espérant que la tonalité de jalousie ne perce pas trop, je demande où il a bien pu le trouver, et il me parle de son ami Sylvain Goudemare, spécialiste de Pataphysique, de Jarry, d’auteurs du XIXe, qui tenait une librairie « mythique » rue du Cardinal-Lemoine (Mitterrand faisait bloquer la rue pour y acheter des livres !). Mais le sommet, si j’ose dire, de la montagne livresque de Boris Bergmann, c’est l’auteur du Mont analogue (dont il a donné une édition augmentée, avec Patti Smith ! et auquel il a consacré une expo), le grand René Daumal, dont il est un « geek » autoproclamé. De fil en aiguille, on passe à Cravan : « je te recommande d’acheter ça », et « ça », c’est, en 10/18 (autre maison qui suscite son enthousiasme), Cravan, Rigaut, Vaché, Trois suicidés de la société. « J’ai, ajoute-t-il en souriant, un truc bizarre sur Cravan, qui va te faire marrer », et le « truc bizarre, l’étrangeté », c’est une BD, sur Cravan donc, sortie chez Dark Horse Comics.
Les pères pédés
Est-ce un symptôme de dandysme ? Il y a chez Boris Bergmann un goût pour la littérature des désordres et des gouffres (pour faire un clin d’œil à son cher Michaux), qui se concilie, paradoxalement, à une exigence formelle, qu’il doit sans doute à ses « pères pédés » dont certains avaient une « fascination pour l’objet livre », qui, « pour moi, était sacré, magique ». Ces livres-objets, qui vibrent encore d’une aura sacrée, c’est peut-être le cœur vivant de la bibliothèque de Boris Bergmann. « Est-ce que tu connais Marie-Laure Dagoit ? », s’enquiert-il. Tandis que je confesse platement mon ignorance, il me sort une des merveilleuses « boîtes » des éditions Derrière la salle de bains, consacrée au Grand Jeu : « elle fait ça toute seule. Il ne faut pas oublier qu’écrire, faire des livres, c’est une forme d’artisanat. J’aime ces gens comme j’aime Fata Morgana. Ou encore Allia. J’admire Gérard Berréby [éditeur d’Allia]. Il y a les connaissances, la mise en page, l’objet, le catalogue. C’est ce que doit être un éditeur. »





