Avec cette première pièce délicate et émouvante, Caroline Arrouas imagine le mariage de l’écrivain avec son dernier amour, Dora Diamant, dans un Berlin des années vingt bercé par des chants yiddish.

Dora et Franz Caroline Arrouas © Jean- LouisFernandez

Un moment à la fois incandescent et léger.  La mort et la promesse d’une jeunesse amoureuse en un même mouvement théâtral. Disons-le d’emblée : le mariage de Kafka et Dora n’a pas eu lieu. Ils le souhaitaient, mais l’écrivain est mort avant d’avoir pu le réaliser. Grâce au secret mystère du théâtre, la cérémonie a aujourd’hui lieu. Car, comme le dit un proverbe yiddish cité à la fin de la pièce, « il n’y a qu’aujourd’hui, et dans aujourd’hui serrés comme dans une clochette de muguet, tous les morts que l’on a aimés ». L’autrice, metteure en scène et actrice Caroline Arrouas signe avec cette pièce un hommage au théâtre ; et si c’était vrai ? semble-t-elle nous murmurer tout au long du spectacle. Et si Kafka n’était pas mort à quarante ans à Berlin d’une tuberculose contractée quelques années plus tôt ? Et si Franz avait cessé pour un instant d’être le fils malheureux, l’homme traversé d’angoisses si troubles et permanentes qu’il ne pouvait rêver que d’une hache qui « briserait la mer gelée » en lui ? Et si K. avait cessé de frapper à la porte d’un Château vide, pour devenir un homme simple, amoureux ? Pourquoi Kafka, et Dora, cette jeune femme rencontrée la dernière année de sa vie, n’auraient-ils pas aussi droit au bonheur des débuts de l’amour ? Oui, c’est bien ce rêve qui parcourt Dora et Franz, pièce à la fois lumineuse et désespérée. Sur scène, ils sont deux : Caroline Arrouas en robe blanche très Mitteleuropa des années vingt et Jonas Marmy en costume de laine de l’époque. Autour d’eux, un piano, et une tente fermée. Ils commencent assis, puis se lèveront, et peu à peu habiteront l’espace, pour préparer leur mariage. Le public sera leurs invités. Ils sont devenus pauvres, racontent-ils, leur loyer, en pleine inflation allemande, est passé à plusieurs centaines de milliers de marks, et les quintes de toux de Franz tachent de sang la robe de Dora. Comme le dit un proverbe yiddish, (un de ceux qui ponctueront la pièce en lui donnant une tendance tragicomique à la Bashevis Singer) : « trois choses ne peuvent être cachées, l’amour, la pauvreté et la toux ». Pourtant, nos amants jubilent : l’imagination va devenir leur terrain d’évasion au cours de ces derniers jours de leur histoire. Ils nomment les fleurs de leur mariage, à défaut de les acheter, comme ils doivent supposer l’identité de leurs invités, « vous parlez bien tous yiddish ? » demande Dora en souriant au public. Leur solitude est palpable. Les deux acteurs réussissent avec finesse, et complicité, à jouer cette excitation de l’amour face à l’imminence d’une mort certaine. Jonas Marmy campe un Kafka à la fois enthousiaste, sobre et de plus en plus affaibli. On l’aurait peut-être imaginé plus tourmenté, mais chaque Kafkaïen a son Kafka. Ils guettent la lettre du père de Dora, resté en Pologne, pour commencer la cérémonie : la lettre, qui contient le refus du père, va finir par arriver. Qu’à cela ne tienne, ils poursuivront leur furieuse quête de joie.  Dans un rythme théâtral très pensé, ils glisseront de scènes musicales, où Caroline Arrouas chante les chants yiddish dans une superbe interprétation d’époque, dignes des Purimspiel qu’affectionnait tant Kafka, à des scènes plus théâtrales qui empruntent à certains textes cultes, des nouvelles au Journal. Jusqu’à ce que le rideau de la tente s’ouvre, et que l’on découvre, par le miracle du théâtre d’ombres et de fleurs coupées, un autel à leur amour.

Dora et Franz révèlent l’énergie de ceux qui savent qu’ils vont disparaître. Et ces chants yiddish, dans leur saisissante humanité, nous dessinent à travers ce couple, la solitude de tout un peuple, dans l’Europe des années vingt. Un peuple qui comme Kafka, refuse sa disparition.

Dora et Franz, sauver le jour, de et avec Caroline Arrouas, avec Jonas Marmy, Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 11 avril. Puis au Théâtre Dijon Bourgogne, dans le cadre du festival Théâtre en Mai, du 22 au 24 mai. Plus d’infos sur www.tns.fr