Très grande actrice biélorusse et israélienne, Evgenia Dodina offre avec le théâtre Gesher une interprétation saisissante de Richard III, en tyran puéril et démoniaque. Rencontre.

© Daniel Kaminsky

Evgenia Dodina sur scène, c’est d’abord une démarche. Un boitement, le plus célèbre du théâtre mondial, à qui elle offre un déhanchement et une vitesse particulières, qui font de l’itinéraire de Richard III, une course à travers le chaos. L’actrice ne peut pas masquer sa beauté. Mais pour incarner la monstruosité de son rôle, elle s’applique à lui donner une jambe traînante, et une panoplie de mimiques clownesques. Un jeu expressionniste savamment travaillé, m’explique-t-elle : « Richard III est monstrueux physiquement. Seulement, aujourd’hui, cette laideur n’a plus vraiment de sens. Il faut parvenir sur scène, à faire voir sa laideur intérieure. » Je viens de retrouver Evgenia Dodina dans le hall du théâtre des Gémeaux, à Sceaux, là où la veille, elle recevait un triomphe. Son visage est lisse, elle est maquillée, mais ne porte pas encore le masque de clown triste qui s’avère celui du roi sur scène. Si la lecture de la pièce par le jeune metteur en scène Itay Tiran frappe les esprits, boîte blanche, immaculée, dans laquelle il réinvente cette figure du mal en action, si la troupe d’acteurs impeccables, assumant chacun plusieurs rôles au gré d’une chorégraphie qui entrelace chants juifs et texte shakespearien, ne peut qu’être saluée, la performance d’Evgenia Dodina en roi-reine-enfant sadique, a fait lever le public de Sceaux. Elle était l’héroïne de la soirée. Nul doute qu’à cet instant, elle a oublié le voyage périlleux et inespéré qu’elle a accompli deux jours plus tôt, pour rejoindre la France de Tel Aviv.

Cette pièce, sanglante et nue, sacrée et grotesque, le théâtre Gesher l’a créé en septembre 2023, dans leur théâtre de Tel Aviv : « Quand Itay Tiran m’a appelée pour me proposer le rôle, j’ai dit oui sans hésiter une seconde, c’était un défi immense. Mais je savais que je n’aurais qu’à suivre Itay, qui est un grand artiste, et mes intuitions ». L’actrice de soixante ans n’en est pas à son premier défi théâtral. Mais ce rôle-ci, pour ce qu’il implique physiquement, de présence sur scène et de mémoire, lui a demandé une longue préparation, seule, pendant deux mois, avant de commencer les répétitions, « juste pour comprendre le texte, pour me l’approprier. C’est tellement énorme, je me disais parfois, est-ce vraiment un être humain qui a écrit cela ? Nous le jouons maintenant depuis deux ans, et à chaque représentation, je découvre de nouveaux vers, une nouvelle interprétation. ». Elle a déjà joué quatre fois Shakespeare, notamment Caliban dans La Tempête. Mais Richard III, enfin, c’est autre chose.

La création se fait dans une ambiance particulière, en 2023, la crise politique règne en Israël, jusque dans les théâtres, la gauche est mobilisée pour dénoncer les dérives du gouvernement. « C’était une époque compliquée puisqu’il y avait beaucoup de grèves et de manifestations contre la réforme de la justice de Benjamin Netanyahu. Puis est arrivé le 7 octobre, et nous avons cessé de jouer. Mais notre spectacle est apparu comme prémonitoire : si vous n’arrêtez pas, le chaos arrivera. ». J’insiste pour savoir ce qu’elle entend par là, mais la page politique est refermée. Evgenia Dodina n’en dira pas plus. Et si une grande partie de la critique française a envie d’y voir une pièce sur Netanyahu, l’actrice elle-même préfère s’abstenir d’une lecture aussi directe. « Je pense que c’est une pièce sur toutes les tyrannies. Se souvient-on à quel tyran pensait exactement Shakespeare lorsqu’il l’a écrit ? »

Richard III s’avère une tragédie politique sur l’avènement de la tyrannie, et sa nature mortelle. Car si la tyrannie est d’une violence absolue chez Shakespeare, elle finit toujours par s’effondrer. Ici, dans cette dernière scène qui voit Richard III implorer, « mon royaume pour un cheval », sa chute se révèle particulièrement pathétique. Cependant, cette pièce s’avère aussi une satire, parfois franchement comique dans cette mise en scène, qui dépeint la médiocrité des hommes de pouvoir. Itay Tiran nous conte ainsi un monde peuplé d’acteurs en costumes sombres qui se laissent séduire, puis tuer par un serial killer à l’imaginaire varié, de l’étouffement sous un sac plastique au massacre à la tronçonneuse. Ils se laissent ainsi dominer avec la même hébétude de slapstick, un tragicomique à la Buster Keaton qui traverse le jeu millimétré de chaque acteur. La cendre au sol du plateau témoigne de leur désagrégation. Evgenia Dodina acquiesce, « Richard III est joué par les autres, oui. Et je crois qu’ensemble, nous fonctionnons très bien. Nos rapports sur scène sont fondés sur nos relations dans la vie. Itay Tiran a pensé sa mise en scène comme une partition, dans laquelle nous tenons chacun nos lignes, et si l’un de nous tombait, tout tomberait. »

Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°197 de Transfuge

Jusqu’au 26 mars au Gémeaux, Scène nationale de Sceaux