C’est un chef d’œuvre rare que Richard Brunel met en scène avec force, l’opéra Billy Budd de Benjamin Britten, inspiré par une nouvelle bouleversante de Melville. 

Par Oriane Jeancourt Galignani

Ce n’est pas tant qu’il est le plus beau, mais il est le plus précieux. Dans l’abominable société de ce bateau lancé dans la guerre à la fin du XVIIIème siècle, le jeune marin Billy Budd apporte un espoir : la promesse simple de la bonté. Un instant, ses compagnons oseront y croire, avant que le réel ne balaie toute promesse, et que Billy soit sacrifié. Ce court roman posthume de Melville est simple comme une parabole. La musique de Britten de la même manière cherche la ligne claire : chœurs alternant avec des délicatesses d’instruments à vents, de tintements de cloches, de fond jazzy, de moments exclamatifs, et d’instants tragiques, surtout lors du très beau final. La variété de la palette musicale est sans doute ce qui frappe en premier lieu. Non seulement dans la fosse, mais aussi sur scène, où les voix se sont accordées, selon leurs tessitures, de manière magistrale : ténors, baryton, basse-baryton ont su faire entendre leurs nuances, et leurs correspondances. Et pourtant, l’affaire n’était pas évidente. D’abord parce que Billy Budd est un opéra qui n’accueille que des voix masculines. Ensuite, parce que c’est une histoire de la violence, de bout en bout. Violence individuelle, mais aussi violence collective, puisqu’au sein de l’implacable hiérarchie qui règne sur le bateau, une seule crainte traverse les capitaines du bateau, la mutinerie. Ce mot claquera plusieurs fois, marquant la tension qui s’installe entre les chefs et les matelots. Il faut dire que la guerre qui se joue sur cette mer trop calme, envahie par la brume, s’avère éminemment idéologique, puisque les Britanniques affrontent au nom de la couronne des Français défendant leur jeune République. La révolution sourde à la fin de ce XVIIIème siècle jusque sur les bateaux, comme aime à l’imaginer Melville, un siècle plus tard, en Américain passionné par la naissance de la République européenne. La répression sur ce bateau est incarnée par un contremaître, John Claggart, qui par son sadisme envers les plus faibles, semble emprunté à Dickens. Claggart, grande figure de l’opéra, pour qui Britten a écrit parmi ses plus beaux airs, était en ce soir de première Lyon, la révélation de la soirée. Le baryton australien Dereck Welton, par sa haute stature et la souplesse de son jeu, lui confère une présence hollywoodienne, et, par la puissance modulante de sa voix, un raffinement unique dans la cruauté. Si certains d’entre nous avaient pu le voir récemment chez Wagner, il fut pour beaucoup dans la salle, une époustouflante découverte. Les scènes qui le voyaient face à Sean Michael Plumb en Billy Budd, le baryton américain offrant une douceur et une langueur à son interprétation vocale, comptent parmi les plus puissantes musicalement de l’opéra. Car au-delà même de la langue de Melville, c’est dans la musique  que l’aspiration au bien de l’un se confronte à la trouble noirceur de l’autre. Et là se révèle la finesse de l’opéra, par cette ambiguïté qui règne dans ce monde retranché du monde, et seulement peuplé hommes : où finit la brutalité de la hiérarchie, où commence le désir ? Cette question est posée avec force par la mise en scène de Richard Brunel. Avec une intelligence théâtrale magistrale, il fait vivre ce bateau, son mouvement, et la brume dans laquelle il baigne. Et ce, sans vidéos ni amas d’effets, mais simplement avec des chariots de bois sur lesquels sont juchés les chanteurs, que l’on déplace tout au long du spectacle, reproduisant ainsi la houle qui peu à peu rend les marins fous. En recréant les scènes collectives de joie, de désir, de jeu, mais aussi des instants de drame, ou d’humiliation, il compose une véritable fresque. L’on peut saluer les chœurs de l’Opéra de Lyon, mais aussi la Maîtrise, qui donnent corps et voix aux mousses,  en se prêtant à cette mise en scène millimétrée pour figurer ce vaisseau que l’on ne quitte jamais, et qui peu à peu nous embarque à son bord. Il nous y est raconté l’histoire d’une bande d’hommes qui, loin de la terre, cherche à définir une société masculine pleine de désir et de meurtre. On connaît l’ambivalence de Melville vis-à-vis de sa propre homosexualité. Dans l’opéra, Britten choisit de raconter ce que peut être la nature d’une attraction pour un homme, et ce que, dans certaines sociétés où l’amour n’est pas toléré, la transforme en rage. Le troisième grand personnage de l’opéra, Capitaine Vere, peut-être le plus mystérieux puisque c’est par lui que la tragédie s’applique, est incarné par le ténor américain Paul Appleby avec une sensualité finale, qui interpelle. Peut-être aurait-il pu rendre son jeu plus lisible, plus explicite. L’on sort de ce spectacle en se demandant si si Billy Budd fut une figure christique ou une figure d’attraction. Peut-être les deux. Peut-être est-ce pour cela qu’il a été sacrifié. Cet opéra ne laissera pas de nous faire voguer au gré de son mystère.

Billy Budd, de Benjamin Britten, d’après Herman Melville, direction musicale Finnegan Downie Dear et Benedict Kearns, mise en scène Richard Brunel, Opéra de Lyon, jusqu’au 4 avril. Plus d’infos sur https://www.opera-lyon.com