La rétrospective organisée par le Grand Palais est la première exposition en France à présenter une vue d’ensemble de l’œuvre de la photographe Nan Goldin en tant que cinéaste, à travers ses diaporamas et vidéos. Saisissant !

French Chris at the Drive-in, N.J, 1979 © Nan Goldin.

« J’ai toujours voulu être cinéaste. Mes diaporamas sont des films composés de photos. » Depuis la fin des années 1970, Nan Goldin occupe une place singulière dans l’histoire de la photographie contemporaine, attentive aux existences qu’elle partage et qu’elle enregistre sans distance avec son appareil. Au Grand Palais, This Will Not End Well, première rétrospective française d’envergure qui lui est consacrée, donne toute son ampleur à une pratique dans laquelle les images ne sont pas présentées comme des œuvres isolées, mais comme des séquences reprises et déplacées, de sorte que la photographie ne recherche alors jamais l’arrêt.

« J’ai fait mes premières photos en 1972, à 17 ans », confie Nan Goldin qui, dès la fin des années 1970, s’empare du diaporama – médium alors cantonné aux salons domestiques — pour le soustraire à l’intimité et en faire un dispositif partagé, vécu, exposé au regard des autres. Présentées dans des clubs, des bars, des cinémas underground et d’autres lieux alternatifs, ses projections quittent le cercle privé pour investir des espaces de sociabilité, où les photographies se rejouent et s’éprouvent collectivement.

Proximité affective et politique revendiquée

Sa série d’images réunies dans The Ballad of Sexual Dependency, commencée en 1980 et enrichie jusqu’en 1986, compte parmi les œuvres les plus marquantes de la photographie contemporaine. Plus de sept cents images y défilent, accompagnées d’une bande sonore mêlant opéra, rock et musique populaire. Les thèmes qui traversent ces photographies sont constants : la sexualité, la différence, les marges, la maladie, la dépendance, la mort. Dès ses premières projections, l’œuvre se présente comme un montage évolutif : l’ordre des images peut varier, certaines sont ajoutées, d’autres retirées, déplaçant les lignes d’un récit qui ne se cristallise jamais. La mémoire n’y est pas conservée comme une archive figée ; elle se rejoue, se recompose, s’éprouve dans le temps même de la projection. Goldin y consigne la vie de son entourage à Provincetown, New York, Berlin ou Londres au sein d’une communauté LGBT qu’elle photographie de l’intérieur, depuis une proximité affective et politique revendiquée. Elle photographie ses proches, ses amants, ses maîtresses, des artistes et des figures de la scène bohème, dessinant une chronique intime où l’amour, la vulnérabilité et la violence s’entrelacent sans filtre. Les images montrent des chambres défaites, des corps enlacés, des fêtes excessives où rien n’est jamais idéalisé. Le couple n’y apparaît jamais comme un refuge, mais comme une relation travaillée par le déséquilibre et la dépendance. L’image aujourd’hui emblématique Nan and Brian in Bed en offre une cristallisation saisissante, montrant deux corps réunis mais déjà disjoints, séparés par la lumière qui découpe la scène, par l’orientation divergente des regards, par cette distance imperceptible qui s’installe au cœur même de l’intimité, suspendant tout récit pour maintenir sous nos yeux une situation affective exposée dans toute sa complexité.

Écriture visuelle affranchie

Par la couleur saturée, le flou qui affleure, la lumière artificielle qui découpe les corps et l’instantané assumé, Nan Goldin s’empare des codes de la photographie amateur sans chercher à les corriger. Les cadrages semblent pris à la volée, le flash écrase les visages, les teintes se heurtent et l’image réfute toute neutralité. Cette apparente maladresse installe une proximité presque brutale avec les sujets, faisant basculer l’intime dans une intensité expressive qui déjoue les hiérarchies esthétiques établies. Ce que l’on a pu lire comme des défauts devient alors la condition même d’une écriture visuelle affranchie, inscrite au cœur d’une contre-culture américaine en pleine affirmation.

Cette œuvre est aussi profondément traversée par l’histoire, celle du New York underground des années 1980, frappé de plein fouet par l’épidémie de sida, qui irrigue durablement le travail de Nan Goldin lorsqu’elle photographie ses proches, d’abord malades puis disparus, au fil d’images qui maintiennent visibles des visages, des corps, des liens, opposant à la disparition une présence obstinée. Avec The Other Side, présentée dans une version étendue couvrant la période de 1972 à 2021, Nan Goldin rend hommage à ses amis trans. Réalisés sur plusieurs décennies, les portraits forment un ensemble historique d’une rare intensité, né de relations vécues et subjectives plutôt que d’un regard froid, prétendument objectif. Ils composent une procession de corps en devenir, d’identités qui se construisent dans la durée, loin de toute assignation figée, inscrites dans la continuité d’un regard attentif et engagé, sans jamais verser dans l’illustration militante.

Regard saturé et conscience vacillante

Sisters, Saints, Sibyls, affronte le tabou du suicide et le traumatisme des familles dans un montage heurté mêlant images, voix et archives, sans mise à distance possible, et cette épreuve se prolonge, autrement, dans Memory Lost, où le sevrage de la drogue se donne à éprouver à travers des images serrées et saturées, tandis que Sirens, comme en contrepoint, aborde l’extase et la perte de contrôle liées à la drogue, sans exaltation ni morale. Cette attention aux existences fragiles trouve une source plus ancienne. Depuis le suicide de sa sœur, morte à dix-huit ans alors qu’elle-même n’en avait que onze, Goldin sait que la vie peut se briser sans prévenir. Cette conscience précoce de la perte irrigue son œuvre et donne à chaque image la densité d’un présent menacé.

Plus récemment, Stendhal Syndrome, présenté l’été dernier à la chapelle Saint-Blaise lors des Rencontres d’Arles, se déploie à partir de six mythes des Métamorphoses d’Ovide. Le diaporama met en regard des chefs-d’œuvre de l’art classique, de la Renaissance et du baroque avec des portraits de proches de Nan Goldin, figurés en Galatée, ou en Orphée. Il s’attache à ce moment où la beauté devient physiquement excessive, lorsque le regard se sature et que la conscience vacille sous l’effet d’une intensité trop forte pour être soutenue. Aussi différentes soient-elles dans leurs formes, ces œuvres se tiennent là où le corps flanche, où la perception se dérègle, et où l’image, sans chercher à contenir ni à apaiser, accompagne ce qui échappe et ne cesse de se dérober.

Plus récemment, son engagement s’est affirmé autrement. Ces dernières années, notamment à travers son combat contre la crise des opioïdes liée à l’industrie pharmaceutique aux États-Unis, son œuvre s’est faite plus explicitement politique, prolongeant alors dans l’espace public une pratique longtemps ancrée dans l’intime.

Nan Goldin, This Will Not End Well. Du 18 mars au 21 juin. Grand Palais – Salon d’honneur et Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière. www.grandpalais.fr