Que ce soit au Club de la Chasse, où il a ses habitudes, ou au sein de sa galerie, Alain Margaron cultive le goût de la confidence et de la discrétion pour remettre en lumière des peintres trop méconnus. Son allié, le temps long du regard, donne raison à cet esthète qui croit, non à la célébrité, mais à la postérité de l’art.

FRANCE – PARIS – ALAIN MARGARON – 2025 Portrait du galeriste Alain Margaron dans sa Galerie le 28 Novembre 2025. Photograph by Edouard Monfrais-Albertini / Hans Lucas. POUR TOUTE PUBLICATION S’ADRESSER A L’AUTEUR

On entre dans la galerie Margaron comme on s’introduirait dans un autre monde. À pas lents et sans bruit. L’atmosphère y est feutrée, soulignée par une moquette d’un beige pâli, couleurs et matières surannées que notre époque a presque oubliées. Y règne un calme de connivence chuchotant l’infinie reconnaissance des œuvres d’être ici accrochées, si simplement belles et tranquilles, sans avoir à affronter le moindre jugement de l’époque, la moindre injonction d’être ce qu’il serait bon ton d’être pour plaire au plus offrant. Les encres telluriques d’Hong InSook jettent leurs volutes flamboyantes sur le silence des murs dans une intense symphonie en vert émeraude et rose corallin. L’artiste d’origine coréenne, disparue discrètement l’été dernier, laisse aux yeux attentifs sa cryptique poésie de papier. Alain Margaron l’a soutenue longtemps, comme il l’a fait pour René Laubiès, Bernard Réquichot, Fred Deux, Dado, Michel Macréau… Autant d’artistes confidentiels au talent flamboyant trop méconnu qu’il s’emploie à mettre en lumière avec la persévérance d’un connaisseur érudit. « Je ne montre jamais un tableau que je n’aime pas », dit-il amoureusement. L’ancien banquier a l’œil malin du joueur où perce, à peine voilée, la pupille humide du grand sensible. Au début de sa carrière, il a excellé dans les mathématiques financières au point d’écrire, dans la fleur de sa vingtaine, des livres sur la Bourse et l’analyse financière. Mais en point de mire, déjà, se profilait le désir d’ouvrir une galerie d’art. Ce jour est arrivé en 1993.

Méthode à l’ancienne

Le respecté directeur des communications de la Société Générale qu’il était devenu, habitué à frayer avec les ronds de serviette et les cabinets ministériels, abandonne sa voiture avec chauffeur et son train de vie pour soutenir des artistes qui ne se vendent plus dans un local exigu de la rue du Perche. Démission fracassante dont la presse se fait l’écho. Il retrouve alors le petit garçon qui marchait des heures durant dans le Massif de la Chartreuse à la recherche des plus beaux points de vue. « Si je joue au golf depuis 55 ans, même si je suis très mauvais, c’est pour le cadre qui y est si merveilleux ! », confie-t-il en riant. L’art est arrivé, après son amour pour la nature, comme un élément compensatoire. « Je l’ai découvert dans les livres, alors que j’étais dans un pensionnat religieux, grâce au fils d’un commissaire-priseur local. » Des images rassurantes venant combler l’abysse de la perte de sa mère alors qu’il n’a que huit ans. Des évasions pour l’adolescent solitaire qui devine dans les peintures des présences addictives. Ne suivant que ses convictions intimes, prenant des risques énormes – avec peu de trésorerie au début – bien plus fou qu’un banquier, il achète toutes ses œuvres, contrairement à ses confrères qui les gardent en dépôt. Une méthode à l’ancienne qui prend pour modèle le marchand de Picasso Daniel-Henry Kahnweiler. Son credo : le « temps du regard » – qui est la devise de sa galerie – dont il déplore la complète disparition… « Depuis que les galeries n’achètent plus les œuvres aux artistes, le monde de l’art a changé. Avec la crise de l’art en 1993 et la multiplication des foires, elles ont été prises à rebours sur leurs stocks. Elles sont maintenant liées à ce système de dépôt qui les oblige à vendre vite et cher et à correspondre à la demande du moment. Or, moi qui suis un libéral en économie, je pense que l’offre ne doit pas répondre à la demande mais qu’elle doit la créer. Tout se passe donc sur la durée et il vaut mieux avoir des œuvres à soi. »

De Réquichot à Hélion

Cet engagement sur le temps long, il l’a éprouvé auprès des méandres tortueux de Réquichot pour lequel il nourrit une véritable passion. « Ce n’est pas un hasard si le grand galeriste allemand Michael Werner a dit : les Français ont un artiste exceptionnel des années 50 mais il n’y a qu’eux qui ne le savent pas ! » Résultat, après avoir convaincu le Centre Pompidou de faire une exposition sur l’artiste en 2024, Alain Margaron a noué un partenariat avec Michael Werner qui le présentera à Berlin en janvier. Un bel aboutissement depuis son achat de toute l’œuvre de l’artiste au grand collectionneur Daniel Cordier, dont il se souvient : « C’était un joueur avec des prix extravagants mais généreux aussi. À un moment, j’ai même manqué de lui demander s’il parlait en anciens francs ! Je lui ai fait un gros chèque pour une centaine d’œuvres et je lui ai demandé s’il était content, alors il m’a dit : « Oui, j’aurais pu vendre plus cher mais c’est à vous que je fais confiance. » Après, il m’appelait le patron ! Ensuite j’ai pu continuer avec Hélion ». Pour ce dernier, même démarche : l’achat des œuvres de qualité suivie d’une grande exposition au Musée d’art moderne de Paris en 2024. Notre galeriste chuchote à l’oreille des conservateurs de musées à l’occasion de déjeuners et dîners qu’il organise régulièrement au milieu de ses tableaux, où se mêlent les mondes de la finance, de la politique et de l’art. Pouvant leur faire remarquer qu’il y a bien trop longtemps que Zoran Music n’a pas eu d’exposition en musée. On y parle d’opéra, son autre passion – il n’a manqué presqu’aucun festival de Bayreuth – mais aussi des crus provenant de la cave du Xe siècle, au sous-sol de sa galerie. « Les artistes que je représente ont une dimension existentielle, ils correspondent à un besoin de vie et ils nous obligent à analyser les choses. Je crois qu’un peintre est un penseur qui a une conception originale de la vie, de la mort, de l’amour et je crois aussi qu’on doit soi-même penser un tableau pour le voir, trouver les mots car c’est une manière de nous approprier notre culture et notre imaginaire », explique-t-il, regrettant la disparition des critiques d’art étayées dans la presse. « Pour moi, tout a basculé en 2000 à la Biennale de Venise où il était inscrit sur les pontons « Moins d’esthétique, plus d’éthique ». Bien sûr qu’il y a une dimension humaine mais quand le fond domine la forme à ce point, ça ne va plus. L’art c’est quand le fond et la forme sont intimement imbriqués », estime-t-il.

Le chef-d’œuvre, ce hameçon

Cet hiver, on peut découvrir sur ses murs un florilège de dessins de tous ses artistes, en écho à l’exposition Dessins sans limite présentée au Grand Palais par le Centre Pompidou. La figuration philosophique et déconstruite d’Hélion, les aubes sacerdotales et évanescentes de René Laubiès, les lignes échevelées de Macréau et Fred Deux. De ce dernier, il aime raconter leur rencontre, alors qu’il revenait d’acheter des pâtisseries à la boulangerie en face de sa galerie et qu’il invite l’artiste, se trouvant là par hasard, à se joindre au déjeuner. « Quelques temps plus tard, j’entends à la radio qu’il raconte avoir trouvé un marchand formidable – qui a des gâteaux ! » L’amitié dura près de deux décennies. « Lorsque j’ai rencontré ces artistes, je collectionnais déjà un peu. J’ai acheté mon premier Hélion à 26 ans, une aquarelle de 1945 qui représente Pegeen Vail, la fille de Peggy. » Une œuvre qu’il ne cédera jamais, à l’instar de la Nature morte à la flaque d’eau de 1944. « Il y a tout Hélion dedans, le retour à la figuration qui se révolte, la fin de l’abstraction, la période des destructions de 1944… » Intarissable, il décrit son admiration devant les « peintures polysémiques » de Kerry James Marshall découvertes à la Royal Academy de Londres cet automne et confie rêver d’acquérir une œuvre mélancolique de Peter Doig. « Je crois à la notion de chef-d’œuvre, c’est comme un hameçon qui nous amène à rechercher le plus beau tableau d’un peintre, un idéal, là où l’artiste va le plus loin, et parce que ce sont ces œuvres qui résistent à plusieurs générations. » À ce titre, il prépare un projet autour du peintre allemand Jörg Immendorff en 2026, en collaboration avec Michael Werner. Encore un talent du XXe siècle un peu effacé qu’il va s’employer à révéler à nouveau.

Affinités électives. Dessins, jusqu’au 28 mars, Galerie Alain Margaron, galerieamargaron.com