Nous avions rencontré le cinéaste Frederick Wiseman à l’occasion de la ressortie en copie restaurée de Titicut Follies, son tout premier film. Figure majeure du cinéma documentaire, il vient de disparaître. Nous remettons en avant cette interview, dans laquelle il revenait sur un film considéré comme l’un des plus marquants jamais tournés sur la folie et l’enfermement.

1967 : Frederick Wiseman, légende vivante du docu, inaugure sa filmo par un coup d’éclat, ce Titicut Follies, qui a connu les vicissitudes de la censure et a dû attendre plus de vingt ans pour être montré au grand public. On est à Bridgewater, dans le Massachusetts, une prison psychiatrique. Mise à nu des rouages d’une institution : les psys, les gardiens, les micro-événements qui rythment une journée (rasage, promenade dans la cour)… Mise à nu des corps : déshabillés, scrutés dans leur plus simple appareil par les gardiens… Mise à nu des âmes lors d’un long interrogatoire-confession avec un jeune détenu : combien de fois se masturbe-t-il quotidiennement et autres questions du même acabit – ou dans les discours-fleuves, délirants et illuminés, d’un autre prisonnier. Mise à nu, en définitive, du revers de la contreculture des sixties : la norme, la normalité qui s’imposent. Brutalement.
Qu’est-ce qui vous a poussé à filmer précisément cette prison ?
J’ai tourné le film dans la prison de Bridgewater, que je connaissais pour avoir emmené mes étudiants là-bas, à l’époque où j’étais prof de droit. Je voulais leur montrer où finiraient leurs clients s’ils ne les défendaient pas correctement…Et quand j’ai arrêté d’enseigner pour faire des films, je me suis dit que ça ferait un bon sujet.
Certaines scènes déclenchent le malaise. Vous attendiez cette réaction, ou une autre, de la part des spectateurs ?
Certainement pas. Mon boulot, c’est de déterminer ma propre réaction. Comment pourrais-je connaître la vôtre ? J’ai fait ce film, et ça vaut pour tous les autres, pour montrer ce qui se passe, de mon point de vue.
Bridgewater est un lieu clos, pourtant le monde extérieur, le Vietnam en particulier, est bien là dans les discours des détenus…
Bien sûr. Et l’analyse qu’ils en font n’est pas moins pertinente que tout ce qu’Henry Kissinger a pu dire ! Ce qu’ils disent est plutôt très drôle. D’une certaine façon, c’est une parodie de tous les clichés proférés par les politiciens américains qui défendaient la guerre.
Il y a d’autres grands films sur la folie, je pense bien sûr à Vol au-dessus d’un nid de coucous...
Quand Milos Forman a réalisé Vol au-dessus d’un nid de coucous, en 1975, il a organisé plusieurs projections de Titicut Follies pour ses acteurs. Et il a dit que mon film lui avait été utile.
Puisque vous vous êtes intéressé à la folie et à l’enfermement, je présume que vous avez dû lire Foucault…
J’ai essayé de lire Foucault dans une traduction anglaise. Je ne devrais pas dire ça, vous m’excuserez, mais je l’ai trouvé illisible. Peut-être n’ai-je rien compris, mais au bout de soixante-dix ou quatre-vingt pages, j’ai trouvé ça si mal écrit que j’ai arrêté.
Vous avez montré le film aux responsables de la prison ?
Lorsque le chef de la prison a vu le film, il l’a beaucoup aimé : j’étais assis à côté de lui lors de la projection, il m’a dit que ce qu’il voyait était juste, il a ri là où il fallait rire…Puis il a changé d’avis. Mais ce sont les politiciens qui ont fait pression sur lui et il craignait de perdre son boulot. Le lieutenant-gouverneur de l’Etat, par exemple, m’avait donné l’autorisation de filmer, et avait aimé le film lorsqu’il l’avait vu. Mais devenu procureur-général du Massachusetts, il préparait sa campagne pour entrer au Sénat et craignait pour sa carrière politique si on apprenait qu’il m’avait aidé à faire Titicut Follies. Vingt ans plus tard, à la fin années 80, il y avait un nouveau chef de la prison, et de nouveaux bâtiments et on m’a invité à montrer le film, mais pas aux détenus. En revanche, quand le jeune homme que vous voyez face au psy, Vladimir, est sorti de prison, il m’a appelé et a demandé à voir Titicut Follies. Il l’a beaucoup aimé.








