Deux expositions vibrantes font se rencontrer les moulages de la grande galerie et les fresques cachées de la Cité de l’architecture avec la peinture gestuelle de Fabienne Verdier (prolongation jusqu’au 8 mars) et les explorations chromatiques de l’art moderne américain (jusqu’au 16 février).

Vue de l’exposition Mute de Fabienne Verdier. Photo ©Nicolas Krief.

La galerie des moulages de la Cité de l’architecture invite à un voyage immobile au milieu de la sculpture et de l’architecture françaises médiévales, tandis qu’à travers les larges baies vitrées apparaît la Tour Eiffel. Au milieu de cet environnement exceptionnel, un autre voyage est proposé, au cœur de l’univers pictural de Fabienne Verdier. Après avoir étudié la rigueur et la force de l’art ancestral chinois pendant dix ans au Sichuan Fine Arts Institute de Chongqing et auprès des derniers maîtres de la calligraphie, l’artiste est revenue en France en 1992, accompagnée de son compagnon de vie et de travail Ghislain Baizeau. Elle s’est construit un atelier au milieu de la verdure à quelques kilomètres de Paris. « Dans ce cloître sans ouverture sur le monde extérieur », comme elle aime le décrire, l’artiste se concentre chaque matin en elle-même afin de peindre les forces à l’œuvre dans l’univers. Car Fabienne Verdier cherche à révéler ce que le vivant expérimente, les forces qui l’agissent, gravitationnelles, circulaires, répétitives. Pour cela, elle invente ses outils, tel ce monumental pinceau suspendu manié à l’aide d’un guidon de vélo ou cette poche gigantesque permettant de déverser le liquide pictural. Sa pratique est physique, intense, introspective. Et chaque après-midi, elle va picorer dans sa foisonnante bibliothèque écrits, travaux d’artistes et de scientifiques de toutes les époques. La peinture de Fabienne Verdier naît de son ingéniosité, de sa force et de sa curiosité nourries par ses abondantes sources textuelles et iconographiques.

                                   Science de l’écoulement

 De ce tumulte et de ce foisonnement naissent des formes légères et étonnamment évidentes. Sur des fonds travaillés par couches successives surgissent des figures directement inspirées de lieux, tel la Brèche des Moines de la montagne Sainte-Victoire où Fabienne Verdier est partie en résidence pour peindre sur le motif, à l’invitation du musée Granet, dans les pas de Cézanne. Des tableaux anciens étudiés scrupuleusement peuvent aussi donner naissance à ses propres peintures, tel le Petit sang du christ de Simon Marmion pour sa Couronne d’épine. Des résonances apparaissent aussi entre ses œuvres et les sculptures de la galerie des moulages de la Cité de l’architecture. Ses trois figures noires de Ligne de dévotion font écho aux trois chevaliers du haut-relief de la Cathédrale de Reims exposé non loin, tandis que ses ondulations peintes se meuvent tels les drapés sculptés. « Quand je suis rentrée dans ces salles, témoigne Fabienne Verdier, j’ai découvert que cette architecture et ma peinture avaient des choses à échanger autour des lois gravitationnelles. Tous ces artistes travaillaient avec un fil à plomb. Or moi aussi j’ai pratiqué ce jeu avec la gravité en inventant mon pinceau pendule muni d’une réserve de matière acrylique à l’intérieur. Je développe ainsi, à la verticale, une science de l’écoulement. Et j’ai été très touchée que le commissaire Matthieu Poirier présente mon moine en prière inspiré du chanoine de La Vierge au chanoine Van der Paele aux côtés des moines pleureurs du tombeau du duc de Berry ». Comme en écho, Poirier explique que son idée était de faire dialoguer les pièces de Fabienne Verdier avec la pierre en mettant l’accent sur l’élan formel de son art. L’exposition se déploie autour d’une quarantaine de peintures, des premières œuvres abstraites de 2000 aux dernières créations. Elle invite à tourner autour, à suivre le mouvement de cet « art du geste chorégraphique », comme le nomme avec raison Matthieu Poirier. Le caractère universel du langage pictural de Fabienne Verdier réussit, avec justesse, à faire se rencontrer l’art et la pensée chinoise et française, l’abstraction et la narration, la maîtrise et l’abandon aux lois de la nature. Une incitation au voyage lui aussi immobile et transcendantal.

Sunwise, 1960. Kenneth Noland (1924-2010) Huile sur toile.193 x 193cm.

Expérimenter la couleur

Deux raisons majeures rendent cette deuxième exposition elle aussi incontournable. En premier lieu son emplacement. Cachée au fond de la Cité de l’architecture, elle se déploie dans la galeriedes peintures murales et des vitraux. Depuis 1937, des reproductions grandeur nature des œuvres médiévales des édifices français y sont réalisées dans de petites chapelles voûtées. Au milieu de ces fresques, Matthieu Poirier a décidé d’installer des peintures magistrales et monumentales de dix artistes américains les plus importants dans le champ de l’expérimentation chromatique des années 1950-1970, mouvement aussi nommé Color Field Painting. L’occasion est d’autant plus rare de découvrir ces peintures qu’elles sont exposées dans des espaces qui permettent de s’en approcher pour apprécier les textures et les vibrations. Dans la majestueuse coupole provenant de la Cathédrale Saint-Étienne de Cahors datant du XIVe siècle, le corps du visiteur peut se confronter à la fougue joyeuse d’Helen Frankenthaler. Tandis que ses lignes chaotiques contrastent avec les fresques, ses couleurs vives, des jaunes, des roses et des verts, lui répondent. D’autres artistes comme Frank Stella jouent de la répétition rigide des motifs, tandis que Thomas Dowing y ajoute la vibration de la couleur pure. Tous refusent la perspective, tel Jules Olitski peignant deux formes colorées qui flottent dans le vide. L’exposition se poursuit dans un ensemble de petites chapelles qui accueillent ces peintures abstraites colorées aux côtés de fresques médiévales aux styles très variés, telle le Baiser de Judas de l’église de Nohant-Vic du début du XIIe siècle. Cette promenade à travers l’Histoire, les œuvres, les lignes et les couleurs, se conclue dans les escaliers du musée avec l’imposant Spanish Dancer de Larry Pons. Ses vives coulées colorées sur fond crème pourraient être inspirées de la danseuse du film éponyme de Herbert Brenon. Tout comme les deux figures d’Abraham et Isaac de Jules Olitski puisent dans les récits bibliques. Chromoscope comme Mute de Fabienne Verdier font se rencontrer des époques, des récits, des formes et des matérialités différentes mais aussi et peut-être surtout offrent une expérience physique avec la matière picturale. Deux expositions belles et biens « dynamogènes », pour reprendre les mots de Matthieu Poirier.

Fabienne Verdier, Mute. Prolongation jusqu’au 8 mars 2026

Chromoscope, un regard sur le mouvement Color Field. Jusqu’au 16 février.