Un rare dessin de Rembrandt pourrait rallier la liste convoitée des dessins les plus chers vendus aux enchères. Ce jeune lion prêt à rugir doit servir la cause animale.

Crédit : Sotheby’s.
Le regard est intense, la pause du félin qui semble à l’affût d’une proie est soutenue par ces deux prunelles saisissantes d’où jaillit une dévorante pulsion animale. Ce Jeune lion au repos semble avoir été capté sur le vif par Rembrandt qui met en valeur la tête de l’animal, comme si elle s’avançait légèrement vers nous, un peu menaçante, terriblement belle de vérisme. On peut dire qu’il s’agit d’un naturalisme obtenu non par un trait sage et précis mais par un geste virevoltant, à la sagacité éblouissante qui, après avoir parfaitement dessiné le haut du corps appuyé sur les deux pattes avant, se perd vers l’arrière en boucles plus évasives, plus suggestives, rendant à merveille l’idée d’une tension, d’un bondissement retenu, prêt à se déployer. Rembrandt est connu pour son art de rendre la vie et l’émotion par la lumière et les chatoiements. Ici, rien de cela car il s’agit d’un dessin à la craie noire rehaussée de craie blanche et de lavis gris. Et pourtant, la virtuosité du maître est palpable dans une énergie maîtrisée qui rend le naturel et la spontanéité projetés dans l’éclat des yeux et les lignes de reprises qui n’hésitent pas à modifier l’esquisse en quête de la meilleure composition. Les rehauts de craie blanche, répartis sur la tête, le torse et la patte avant gauche, permettent de souligner la présence frémissante du fauve comme s’il se tenait juste devant nos yeux.
« Le regard du félin était hypnotisant, et la force expressive du trait, qui semblait relier le spectateur aux profondeurs de l’esprit impulsif de Rembrandt, était absolument impressionnante », témoigne Thomas S. Kaplan en racontant sa première vision de ce petit papier vélin, juste avant de l’acquérir. Il s’agira de son tout premier Rembrandt – et son unique dessin – à entrer dans sa collection qui sera suivi par seize autres acquisitions de toiles du maître d’Amsterdam qui constitueront alors le cœur de la Leiden Collection, l’une des plus remarquables dédiée aux peintures du Siècle d’Or hollandais. Thomas S. Kaplan et son épouse possèdent en effet deux cent vingt œuvres de ces peintres du Nord, assistants, suiveurs ou héritiers de Rembrandt, qu’ils prêtent régulièrement aux plus grands musées : Gerard Dou, Carel Fabritius, Frans Hals, Jan Lievens, Gabriel Metsu, Jan Steen… Un panel extraordinaire, complété par le seul Vermeer encore en mains privées, Jeune femme assise au virginal. L’été dernier, soixante-quinze de ces petits chefs-d’œuvre étaient visibles au musée H’ART d’Amsterdam. Mais le plus incroyable reste que cette collection a été constituée très rapidement et très récemment, principalement entre 2003 et 2008, période durant laquelle le couple s’est mis à acheter frénétiquement près d’un tableau par semaine grâce une fortune accumulée par le milliardaire par le biais de ces activités dans le négoce et l’investissement dans les métaux précieux et les hydrocarbures. Une passion qu’il les a hissés au rang de plus importants collectionneurs de Rembrandt.
« Rembrandt était manifestement fasciné par les lions – des créatures exotiques alors rarement visibles en Europe – et, comme le montre ce dessin, il parvenait à leur insuffler une vie intérieure plus profonde que la plupart des artistes ne sauraient le faire pour un sujet humain », poursuit le collectionneur, alors qu’il a décidé de mettre ce petit papier léonin aux enchères. Estimé entre quinze et vingt millions de dollars, le produit de la vente sera entièrement reversé à Panthera, l’ONG dédiée à la préservation des félins sauvages qu’il a cofondée en 2006. Rembrandt fasciné, oui, surtout lorsque ces félins exotiques étaient exhibés comme des objets de curiosités dans les ménageries aristocratiques privées ou les ménageries publiques qui ont existé dans le courant du XVIIe siècle aux Pays-Bas. Le peintre en profitait pour analyser en détail l’anatomie de ces animaux peu connus en Europe pour les sublimer en véritables figures de caractère. Parmi ces spécimens, l’éléphant surnommé Hansken est le plus célèbre, car il fut acheminé en 1633 par bateau depuis Ceylan pour être remis en cadeau au prince d’Orange. Rembrandt le vit probablement à Amsterdam dans ces années et en fit plusieurs dessins aujourd’hui conservés au British Museum et à l’Albertina de Vienne. Notre lion n’a rien à lui envier, seul exemplaire de cette représentation encore en mains privées, il est à rapprocher de cinq modèles similaires, bien que dans des attitudes et des techniques légèrement différentes, conservées au British Museum, au Louvre, au musée Boijmans de Rotterdam et au Rijksmuseum d’Amsterdam. L’artiste contemporain Damian Hirst a même copié cette œuvre lorsqu’il est venu découvrir la Leiden Collection à New York. Pour l’heure, Thomas S. Kaplan réfléchirait à introduire son exceptionnelle collection en bourse afin qu’elle puisse être divisée en actifs accessibles à une plus large audience. Le richissime collectionneur ne perd pas le Nord, ni en peintures, ni en affaires.
Jeune lion au repos de Rembrandt, issu de la Collection Leiden, en vente le 4 février 2026, Sotheby’s New York, sothebys.com







