Philippe Cohen a fréquenté avec fidélité le monde de l’art contemporain pendant 35 ans. Dans sa collection, plus de 400 œuvres d’artistes de renom. Mais depuis le 7 octobre 2023, ce franco-israélien se dit trahi par ce milieu et a décidé de prendre ses distances.
Philippe Parreno, Pierre Huygue, Douglas Gordon, Félix Gonzalez-Torres… Philippe Cohen achète très tôt les artistes de sa génération avant qu’ils ne cartonnent. Il s’intéresse ensuite au groupe des « appropriationnistes » des années 1980-1990 avec Allan McCollum, Louise Lawler, Richard Prince. « Les quinze premières années de ma collection ont été guidées par Gonzalez-Torres et les quinze suivantes par Tino Sehgal. » Pourtant, rien ne destinait ce dentiste de profession à se passionner pour un art contemporain très conceptuel. C’est en suivant son ami, l’art advisor Philippe Ségalot, qu’il aura la révélation. « Nous sommes allés voir l’exposition Post-Human à Lausanne curatée par Jeffrey Deitch. Elle parlait des années sida et cela m’a beaucoup touché. À partir de ce moment, je suis devenu accro. » Il faut dire qu’à l’époque, il soigne ses amis artistes dont certains finiront par succomber à la maladie. Le collectionneur passe alors deux heures par jour à s’instruire sur l’art. Le catalogue de sa collection, réalisé par le curateur Ami Barak, tire son nom d’une œuvre de l’artiste Allen Ruppersberg Honey I rearranged the collection. « Clin d’œil à ma collectionnite aiguë que je fais subir à mon épouse », dit-il en riant. Chez lui, même les œuvres les plus discrètes habitent l’espace. « Ce sont les signes de ma collection » dit-il joliment, comme cet autoportrait de Ben avec une pancarte Encore une photo inutile, déniché à la FIAC, et dont le prix, fixé par l’artiste, n’était que de 100 euros ! Philippe Cohen aime la profondeur existentielle de l’art conceptuel de la première heure, subtils aphorismes sachant entremêler textes et images.
« Un jour, Maurizio Cattelan vient à mon cabinet pour une rage de dents. De lui, j’avais déjà un Z rose et les Portraits-robots, achetés presque rien puisqu’il n’était qu’un parfait inconnu. Alors que je souhaite acquérir ses Pigeons naturalisés, il me répond qu’il ne peut me laisser avoir plus de trois œuvres car cela pourrait entraîner une spéculation lorsqu’elles vaudront cher. Nous avons donc convenu d’un échange, mon Z contre ses Pigeons. C’était notre vie de collectionneur il y a 25 ans ! » Plutôt visionnaire au vu de l’évolution ultérieure de la cote de l’artiste… « Ce qui me guide dans la vie, c’est la curiosité. Je vais toujours loin dans mes démarches ». Sa proximité avec Israël le rapproche des Amis français du Musée d’Israël à Jérusalem dont il devient le président et pour lequel il monte un comité d’acquisition d’œuvres d’artistes français émergents. Il initiera aussi, avec l’Institut français d’Israël, des échanges croisés entre musées français et israéliens. Mais depuis le 7 octobre 2023, tout a basculé. « J’ai passé trente ans de ma vie à fréquenter avec empathie des artistes et des conservateurs que j’ai côtoyés et emmenés en Israël. Qu’ils soient propalestiniens n’est pas le problème, c’est leur droit, mais certains se sont enfoncés dans une dérive très radicale liée au mouvement BDS. J’ai dû arrêter de communiquer avec eux. J’en veux surtout à certains institutionnels qui m’ont dit : je ne comprends pas comment tu peux vivre sous le régime de Bibi Netanyahou. Je suis devenu le juif franco-israélien responsable de la guerre à Gaza. » Une perte de repère dramatique selon lui. « J’ai été trahi par ce monde de l’art qui ne me nourrit plus. Quand il considère qu’on peut hisser à la d place dans le classement Power 100 d’ArtReview des personnalités artistiques les plus influentes la Sheikha du Qatar, pays à l’origine de beaucoup de maux dans notre monde, c’est qu’il y a une vraie perte de sens. Alors si les silencieux doivent parler, il serait temps qu’ils le fassent en 2026. » Philippe Cohen ne sait si un jour il pourra renouer avec ce monde de l’art contemporain qu’il a tant aimé. Aujourd’hui, basé à Tel Aviv, il se recentre sur le soutien aux artistes israéliens.











