Avec cette exposition, résultat d’un concours, la Cité de l’Architecture entérine un glissement des mentalités, de la démolition à la réhabilitation. Réjouissant.

Qui n’a pas regardé avec nostalgie une usine désaffectée, une vieille serre abandonnée ou un ancien château d’eau. Ces architectures sont la mémoire d’époques révolues mais qui font partie de ce que nous sommes. Alors pourquoi les détruire ? De plus en plus de jeunes architectes, telle l’agence Encore Heureux, pensent leur activité non pas à l’aune de la table rase mais plutôt comme le prolongement de ce qui fut. Ils réaménagent, restructurent, réemploient. Des friches urbaines deviennent des centres culturels, des ateliers d’artistes, comme la Friche Belle de Mai à Marseille. Patrick Bouchain en est l’un des pionniers français, avec le réaménagement en 1999 de l’Usine Lu à Nantes devenue Le Lieu Unique. Après les « starchitectes » qui, à travers des bâtiments emblématiques marquaient le territoire, tel Frank Gehry et le Guggenheim Bilbao ou Jean Nouvel et la Philharmonie de Paris, place à une nouvelle conception de l’architecture, moins grandiloquente. Ces architectes pensent usages, écosystèmes et développement durable, et pour cela dessinent à partir de l’existant. Le Global Award for Sustainable Arcitecture félicite leurs démarches, tel le duo Lacaton  Vassale qui réaménagea le Palais de Tokyo à Paris ou Xu Tiantian qui réhabilite les Tulou, des architectures circulaires traditionnelles chinoises.

Projet de restructuration du centre-ville de Lodève, Atelier du Rouget Simon Teyssou et associés. Consultation Quartiers de demain.

Des projets en concertation avec les habitants 

Les raisons de ces changements d’approches sont multiples et ont à voir avec l’évolution de notre société et de notre planète. Dans ce cadre, le gouvernement a lancé en 2023 la compétition internationale d’architecture d’urbanisme et de paysages intitulée Quartiers de demain. 30 équipes ont été sélectionnées pour travailler pendant quelques mois sur le réaménagement de dix quartiers français. En décembre 2025, la Cité de l’Architecture a enfin annoncé les projets lauréats, exposés aux côtés des vingt perdants. Cet ensemble hétéroclite illustre une nouvelle évolution de l’architecture et de l’urbanisme en France, qui touche aussi bien les bâtiments modernistes des Trente Glorieuses, les espaces naturels urbains et les habitations collectives dont les célèbres barres d’immeubles. Dans les années 1980 en France, la tendance est au dynamitage de ces grands ensembles qui représentent pour l’État, « le symptôme commode de tous les maux : relégation, insécurité, délinquance. », écrit Sophie Trelcat dans la revue Archiscopie. Les détruire permettrait donc de résorber ces problèmes. Les destructions sont filmées et retransmises au journal télévisé. Mais des voix s’élèvent contre ces gestes radicaux. Car ces décisions centralisées ne prennent jamais en compte le point de vue de la population. À la même époque, l’association Banlieues 89 créée par deux architectes et urbanistes Roland Castro et Michel Cantal-Duprat, imagine d’autres approches. Plutôt que d’imposer, ils proposent de dialoguer avec les élus locaux et les habitants. Plutôt que de la raser, la barre du Quai de Rohan à Lorient est ainsi découpée et donc allégée et agrémentée de loggia et de balcons. La compétition internationale d’architecture Quartiers de demain, s’inspirant de cette conception participative de l’architecture, a mis en place des journées d’immersion sur chaque site à destination des équipes participantes et un jury citoyen ayant voix dans la conception et le choix des projets lauréats. Le projet de Rohan semble transparaître dans celui, lauréat, du quartier Grâce de Dieu à Caen. La Soda a restructuré un immeuble en créant des habitations traversantes plus agréables et des espaces en rez-de-chaussée accueillant commerces alimentaires et associations culturelles.

Projet de restructuration du bâtiment Langevin dans le quartier Grâce de Dieu à Caen, de l’équipe La Soda. Consultation Quartiers de demain.

Un urbanisme social et collectif

La place du collectif est elle aussi repensée. Plutôt que de proposer des espaces individuels aux fonctionnalités figées, les lauréats proposent des espaces flexibles et des projets évolutifs. Cette idée rappelle la création du futur quartier de Saint-Vincent-de-Paul à Paris. Cet ancien hôpital pour enfants est devenu pendant cinq ans le tiers lieu des Grands Voisins, géré par la coopérative d’urbanisme temporaire Plateau urbain et l’association de construction Yes We Camp. Cette temporalité dite de préfiguration a permis de prendre le temps de penser les usages, notamment collectifs de cet ensemble. Pour le quartier de Saige à Pessac, Dominique Perrault a proposé une réhabilitation graduelle de la tour afin de ne pas priver les habitants de leurs logements. Mais aussi de penser les besoins et les initiatives accueillis dans les structures modulables installées au pied de la tour. À Colmar, le terrain de sport classique et aride devient, à l’initiative du cabinet BASE, une plaine aux multiples prairies, espaces collectifs, sportifs ou non, et zones de fraîcheurs.

Projet de restructuration du quartier de Saige à Pessac, de Dominique Perrault et MBL architectes, Consultation Quartiers de demain.

Une architecture flexible

Car l’un des autres grands enjeux de ces prochaines années et d’intégrer les changements climatiques dans les projets architecturaux. Ce qu’a bien compris l’équipe Cathrin Trebeljahr lorsqu’elle propose une architecture bioclimatique pour l’école du quartier des Templiers à Coulommiers. Elle réunit deux écoles dont l’une dessinée par l’architecte et urbaniste Emile Aillaud pour créer une structure qui intègre des matériaux biosourcés, des panneaux solaires et se déploie autour d’un long couloir permettant aux élèves de s’y reposer au calme et à l’ombre. Dans cette même philosophie, le projet pour le centre-ville de Lodève repensela place de la nature en ville. Les habitations y sont privées d’espaces extérieurs et de balcons tandis que les abords du fleuve la Confluence sont peu accessibles. L’Atelier du Rouget a donc pensé l’aménagement de ses berges en refuges climatiques, dans cette région aux fortes chaleurs estivales, ainsi que des espaces sociaux et culturels informels. Sans omettre la gestion des crues importantes. La rivière redevient flexible et accueillante.

Un hommage à l’architecture moderne

Enfin, pour les plus amateurs de modernisme, l’une des ambitions de ces architectes et de ce concours réside dans la conservation des bâtiments emblématiques des Trente Glorieuses. Plutôt que de détruire l’immeuble dessiné par Jean Dubuisson à Pessac, Dominique Perrault décide de l’alléger. Cas similaire pour la magnifique chaufferie du quartier des Tarterêts de Corbeil-Essonnes construite en 1970 par Roland Dubrulle et Jean-Pierre Jouve. Le cabinet H20 a décidé de conserver l’enveloppe des lieux, les coques en béton, les verrières et la cheminée, en intervenant uniquement dans l’amélioration des capacités thermiques et acoustiques. La nef monumentale accueille un équipement culturel modulable, des bureaux et un espace dédié à la cuisine plébiscités par la population. Le mobilier évolutif a été fabriqué et testé par les habitants pendant la période de préfiguration. Plutôt que de faire table rase du passé, cette nouvelle tendance architecturale et urbanistique plus sobre intègre les traces du passé à une société en perpétuelle évolution, s’ouvrant à nouveau au collectif en intégrant les nouvelles conceptions du vivant, les changements climatiques et en envisageant l’architecture en relation avec l’urbanisme. Réadapter plutôt que détruire, penser les usages plutôt que les égaux.

Quartiers de demain, Cité de l’Architecture et du Patrimoine, jusqu’au 30 mars 2026.