Entre un dîner avec Mick Jagger et un verre avec Simon Liberati, le plus grand galeriste français nous a reçu le temps d’une journée de très haute intensité. Adulé autant que jalousé, voire détesté, ce bosseur acharné au mental de gilet pare-balles revient sur une carrière extraordinaire où d’heureux coups du sort ont aussi joué leur partition.

C’était il y a quelques années, dans le Venise Simplon Express qui l’emmenait nuitamment de Paris à la Biennale d’Art contemporain de la cité lacustre. Au wagon-restaurant, dans une atmosphère tamisée que n’aurait pas renié Hercule Poirot, une femme assise à une table arrête Emmanuel Perrotin et lui tient à peu près ce langage : « Vous ne me reconnaissez pas ? » Le galeriste a beau scruter le visage de son interlocutrice, il ne voit pas… Elle insiste : « J’avais quinze ans, vous en aviez vingt… allons… » Puis devant l’ignorance non feinte de son interlocuteur, celle-ci fend l’armure : « Je suis Agata, la fille d’Alighiero Boetti et je n’ai jamais oublié ce que m’a dit mon père alors que vous débutiez : « ce jeune homme ira très loin, il va devenir un très grand marchand ! ». Alighiero Boetti, le grand représentant de l’arte povera que le « bébé » Perrotin, alors assistant de galerie, rencontra à l’occasion de l’organisation d’une exposition complètement dingue avec chaman et soufi afghan… Le galeriste part de son rire si particulier car il va crescendo avant de s’éteindre lentement en spasmes déclinants et me lance : « Alighiero possédait des pouvoirs chamaniques incontestables mais cette prophétie n’est-elle pas incroyable ? Comment est-ce possible qu’il ait eu telle vision alors que j’étais un petit assistant débutant ? » L’homme qui réalise aujourd’hui 140 millions d’euros de chiffre d’affaires par an n’a toujours pas la réponse bien qu’elle soit évidente.

   Nous voici attablés début septembre au Café des Musées, à un jet de pierres de sa galerie, rue de Turenne, autour d’un bœuf bourguignon peu indiqué par cette température caniculaire mais Emmanuel Perrotin confirme qu’il n’aime rien faire comme les autres et puis, m’assure-t-il, « c’est le meilleur de Paris ». Alors va pour le bœuf bourguignon. Cette histoire de présage « boettesque » résume bien le caractère à la fois volontaire et frais, déterminé et juvénile, d’un homme jamais repus de coïncidences extraordinaires et d’heureux hasards. Rencontrer Emmanuel Perrotin, cinquième plus important galeriste au monde d’après le dernier classement d’Art Review, demande l’endurance et le mental d’une bête d’ultra-trail. Arrivé à 10 h à son bureau, j’ai quitté à 16h30 ce super véloce volubile. Me tutoyant d’emblée, mais il est vrai que nous nous sommes croisés parfois, même la nuit : je me souviens du Prix de Flore de l’an dernier où nous avions partagé avec d’autres la festivité contagieuse de Frédéric Beigbeder, cependant que Yarol Poupaud allumait le feu avec sa SG Deluxe 1972. Si je cite le modèle de guitare, c’est que, parfois, pendant la conversation, Perrotin me lance : « t’en sais des choses, c’est incroyable !! » sans trop que je sache si c’est sincère ou ironique tant ces compliments émerveillés de l’autodidacte qu’il est (arrêt des études avant le Bac), semblent presque gênants, voire too much. Je parie sur la sincérité.

Portrait à retrouver dans son entièreté dans le numéro 171, disponible en version numérique, en kiosque et en librairie