La plus secrète mémoire des hommes nous lance sur les traces de superbes personnages d’écrivains africains, d’hier et d’aujourd’hui. 

Un roi sanguinaire brûle ses ennemis, puis demande qu’ils soient transformés en arbres. Mais un jour, le roi se perd dans la forêt et fait face aux morts qui l’alpaguent de tronc en tronc. La mémoire ne peut être complètement tuée, elle resurgit sous les traits les plus inattendus. Ce mythe africain issu du Sénégal, s’avère le récit fondateur du Labyrinthe de l’inhumain de T.C. Elimane, roman imaginaire au cœur du quatrième roman de Mbougar Sarr. Le jeune écrivain d’origine sénégalaise brosse en cette rentrée une fresque virtuose, nous menant aussi bien à une réflexion sur la puissance et l’impuissance de la littérature, que sur l’identité africaine sur près d’un siècle. 

Ainsi, ce Labyrinthe de l’inhumain serait paru en 1938 et aurait fasciné le monde littéraire français, créant une de ces batailles d’Hernani dont Saint-Germain avait à l’époque le secret. Qui est ce « Rimbaud nègre » salué par tant de critiques mais refusant d’apparaître en public ? Véritable auteur africain, écrivain blanc travesti en auteur africain, « auteur africain honteux de l’entre-deux-guerres », ou écrivain voguant d’une rive à l’autre de l’histoire coloniale en esprit insaisissable de notre temps ? C’est là la question continue du livre car T.C. Elimane cesse d’écrire et finit par disparaître au cours de la Seconde Guerre mondiale, auréolé d’un mystère que près d’un siècle plus tard, un jeune écrivain sénégalais tente de percer, fasciné par le roman : « nous allions à ses pages comme les lamantins vont boire à la source ». 

Cette intrigue et ce goût de la mise en abyme inscrivent Mbougar Sarr dans les pas de Nabokov et de sa Vraie vie de Sebastian Knight, l’auteur affectionne ce même ton ironique et réflexif, joueur et poétique, pour feindre de nous mener vers une réalité qui toujours échappe. « Notre vérité est ce qui court sans cesse et sans fatigue », écrit-il dans cette langue habile à mesurer son lyrisme. Mais il n’y a pas que pensée du roman, car résonne aussi tout au long du livre le sourd grondement de l’histoire coloniale, et de ses disparus. Ici les tirailleurs sénégalais, dont le père de T.C. Elimane, mort au nom d’un « trop grand amour de la France » et qui, à la manière de son propre père dévoré par le crocodile de son village d’origine, ne peut même pas être enterré, disparu dans les cendres de 14-18. Voilà donc peut-être pourquoi Elimane se fait ainsi le double de Rimbaud, disparu pour devenir le spectre vivant de son père mort. Et notre jeune narrateur dans tout cela, qui souhaite en 2018 « révolutionner la littérature » ? Il est l’héritier des disparitions, du passage d’Elimane, de ses semelles de vent, il est l’innocence perdue d’une littérature africaine qui oscille entre la mythologie dont elle provient, et la mémoire qu’elle se doit de porter. Entre le pouvoir dont elle rêve, et la pauvre errance d’un jeune écrivain dans le Paris d’aujourd’hui. 

Chez Mbougar Sarr, nous sommes dans un monde tragique : « Dieu n’entendait rien car Dieu s’était crevé les tympans pour survivre et sauver sa santé mentale ». Mais de cette tragédie même, naissent le sexe, la littérature, l’humour qui permettent de tenir. Et d’attendre le moment où il faudra, comme le roi sanguinaire, affronter ceux que l’on a cru enterrer : « Le passé a du temps ; il attend toujours avec patience au carrefour de l’avenir ; et c’est là qu’il ouvre à l’homme qui pensait s’en être évadé sa vraie prison à cinq cellules : l’immortalité des disparus, la permanence de l’oublié, le destin d’être coupable, la compagnie de la solitude, la malédiction salutaire de l’amour. » Mohamed Mbougar Sarr n’a pas trente-cinq ans, il affirme ici une langue poétique et signifiante qui fait de lui un écrivain majeur de la littérature contemporaine française.

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr, éditions Philippe Rey, 460p., 20€

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