Depuis plus de vingt ans, Evi Keller compose pièce à pièce une œuvre ésotérique et pourtant puissamment sensorielle. Portrait d’une initiée.

« Mystère » : le mot dessine un leitmotiv discret dans les réponses d’Evi Keller alors qu’un dimanche soir glacial, j’entreprends l’artiste sur les Stèles qui donnent leur titre à l’exposition qui va s’ouvrir chez Jeanne Bucher Jaeger. « Mystère », en effet, que ces pièces délicates, à la liquidité chatoyante : fines lamelles irradiantes, comme découpées dans des concrétions géologiques aussi précieuses qu’imaginaires ? Membranes à peine tangibles où vibrent des poches de plasma versicolores, comme les squames d’un organisme fabuleux ? Carrelets d’un vitrail rêvé, dont la surface frémirait encore du feu du verrier ? Moi, je ne peux m’empêcher de voir dans ces gemmes des avatars de la légendaire Table d’Emeraude – cette plaque de pierre qui, dit-on, recélait l’enseignement d’Hermès, qui est la table de loi des alchimistes, la clef énigmatique de la science hermétique. Je ne peux pas m’empêcher d’y penser car Evi Keller a quelque chose d’Hermès.

Esprits

Elle qui est née en 1968, outre-Rhin, à Bad Kissingen, est très tôt, à l’instar du dieu, une passeuse de ces frontières, qui bordent les mondes indistincts où s’épanouissent des forces invisibles : « Toute petite j’étais déjà fascinée par la lumière, et dans mon enfance j’étais proche de la nature, des rivières, des forêts. J’ai eu des liens forts avec des arbres, les plantes, les règnes minéraux, les pierres… Mon enfance n’était pas forcément une enfance joyeuse, mon environnement familial n’était pas forcément ouvert aux arts visuels, j’avais des parents âgés, qui avaient des vies très complexes, difficiles à gérer. Je suis partie à l’âge de seize ans. Mais les esprits de mon enfance ne m’ont jamais quittée, au contraire. »

C’est ainsi que se forge ce qu’on appellerait volontiers d’un vieux mot la sapience d’Evi Keller : une sagesse qui, pour cette grande lectrice – Maître Eckhart, Hildegarde von Bingen, saint Augustin – est, à l’instar du savoir hermétique, irréductible aux rationalités un peu étroites des cadres institutionnels. Ainsi, si elle fréquente, au début des années quatre-vingt-dix, l’université Louis-et-Maximilien en histoire de l’art, elle « comprend très vite que ma place ne serait pas dans une démarche universitaire, intellectuelle, où je me sentais enfermée. J’ai un esprit très très libre, et je suis assez sauvage dans ma nature. » Ce qui ne la coupe nullement de l’histoire de l’art : elle cite la « matérialisation de la lumière » chez Rembrandt, ou Beuys pour qui elle a une immense admiration. Simplement, il ne s’agira pas de « filiations », tant son œuvre répond à un appel pressant, qui n’a rien à voir avec une démarche qui jouerait délibérément sur des références : « en tant qu’artiste, on s’efface à un moment donné et on laisse ce qui voulait s’incarner à travers vous. » Ensuite, c’est l’Académie de photo et de graphisme de Munich, toujours, dont elle ressort diplômée, ayant acquis la maîtrise technique de la photographie, si importante pour elle moins comme discipline artistique que, conformément à l’étymologie, modèle d’écriture par la lumière.

Passages

Comme sous le signe d’Hermès, dieu tutélaire des voyageurs, elle s’installe ensuite à Paris, en 1994, attirée par la réputation artistique de la capitale. Déplacement géographique, à la surface de la terre, mais aussi à la surface de l’existence : les vrais voyages chez Evi Keller sont, eux, intérieurs et initiatiques. Ce sont des « passages », terme qui revient lui aussi souvent dans sa bouche. C’est ainsi que je l’écoute me rapporter sa découverte de Novalis, « quelqu’un d’extraordinaire » pour elle. « À l’âge de vingt et un ans, j’étais très malade et la médecine traditionnelle n’avait pas trouvé la source de mes souffrances, mon état de santé s’aggravait de jour en jour. Je me suis finalement retrouvée en pleine montagne, avec un couple de médecins anthroposophes, j’ai été guérie, et je suis retournée au monde avec une vision nouvelle des choses. C’est lors de ce séjour que j’ai découvert Novalis ou encore Edouard Schuré. Ce premier passage mystique de transformation en pleine montagne m’a probablement préparée à dépasser ce qui fut le grand événement de ma vie, exactement quatorze ans plus tard, où j’ai dû traverser l’expérience de l’imminence de ma propre mort. Je ne pourrais jamais exprimer en mots combien c’était dur à vivre, et aussi la souffrance que j’ai dû subir. Il s’est agi d’un voyage initiatique d’une durée de sept ans. »

Alors certes, à Paris, jusqu’à l’orée du nouveau millénaire, Evi Keller travaille dans la pub. Je m’en étonne naïvement, tant la com me semble loin de la communication avec les esprits : « Damien, rit-elle, nous sommes sur terre, et tant qu’on est sur terre il faut faire des compromis ! ». Mais c’est autre chose qui se prépare, et qui adviendra au grand jour au début des années 2000 : le grand œuvre d’Evi Keller, un grand-œuvre toujours in progress et qui rassemble sous l’unique vocable de Matière-Lumière tout ce qu’elle crée, jusqu’aux Stèles que nous verrons à la galerie. D’une phrase, qui pourrait frapper comme une devise un emblème hermétique, Evi Keller résume : « Matière-Lumièreincarne le principe cosmique de la transformation de la matière par la lumière. » Et ce cheminement a ses jalons : « Le départ officiel du voyage s’annonce en 2001 avec une installation, Mirror Space, autour du corps, je travaillais beaucoup avec les danseurs à cette époque. Cette œuvre est comme le premier espace de transition du voyage, du cheminement Matière-Lumière. Le deuxième espace est Réconciliation, le troisième Towards the Light. »

Rien d’hermétique, au sens cette fois le plus verrouillé et le plus restreint du terme, rien d’abstrait, dans cette œuvre en perpétuel devenir : elle s’adresse directement, magistralement, aux sens, et à ces couches enfouies, peut-être archaïques de l’être. Les vidéos de l’installation Réconciliation multipliaient des gouttes de sang, comme dans un jeu de miroirs réglé par la pulsation vitale. Quant à la vidéo de Towards the Light, en 2015, réalisée à partir de photos de plans d’eau pris par le gel, elle fait défiler, avec la fluidité d’une transformation qui ne connaît pas la stase, des plans à la finesse de gravure, étoilés ici de craquelures, ombrés là comme sur des calligraphies orientales. De la performance (Nuit Blanche de 2019, à Saint-Eustache), au recours aux films plastiques comme matériau (« ils ont cette particularité extraordinaire, de transformer la matière par interaction avec la lumière »), Evi Keller n’a de cesse de révéler cet étonnant mystère, auquel la terre comme nos corps sont soumis : le dynamisme irrésistible de la matière.

Exposition Evi Keller, Stèles, galerie Jeanne Bucher Jaeger, du 20 mars au 7 mai

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