Prix découverte 
Transfuge de la rentrée littéraire, ce deuxième roman de Grégory Le Floch est un bel hommage à Kafka, et à l’absurdité du monde contemporain. 


Le narrateur de ce drôle de roman est un amateur de raretés, de monstres, de secrets. Il est du genre à se pencher sur le trottoir, et à ramasser ce qu’il y trouve : « Mon cœur battait fort de ne pas savoir ce que je venais de découvrir et qui ressemblait-sans l’être- à une sorte de pièce de monnaie, molle et irrégulière, ou plutôt à un petit organe de souris, comme un estomac ou une rate. » On comprend bien sûr l’émotion suscitée par une chose à la forme d’une rate de souris, qui ne la partagerait pas ? Dans ce deuxième roman, Grégory Le Floch semble arraché d’un sous-sol pragois, et jeté dans la rentrée française. Car ainsi, ce narrateur bouleversé de sa chose trouvée, va parcourir le monde, Vienne, New York, pour essayer de comprendre ce qu’il a découvert. Fable existentielle ? Oui, sans doute, ou mieux, parabole kafkaïenne, car les allusions à Kafka ne cessent pas, particulièrement dans la dernière partie du livre, où le personnage fait la connaissance de la troupe du « Cirque de l’œil », dans laquelle on croit reconnaître les figures solitaires, marginales et monstrueuses du théâtre d’Oklahoma, dans l’Amérique. Et de ce premier Kafka, Le Floch semble s’inspirer pour créer un désoeuvrement d’aujourd’hui, l’errance d’un narrateur, muni de sa « chose » n’appartenant à aucune communauté, mais en en rencontrant plusieurs, envieux de l’utopie qu’ils partagent. 

Cette quête initatique au pays du fantasme et du rêve nous révèle peu à peu ce jeune homme, un peu «cinglé», comme il l’avoue lui-même, parfois sujet à des colères folles, surtout envers les bébés qui rendent esclaves les femmes. Il est aussi, et c’est là où l’écrivain délicatement se présente, un obsessionnel qui recherche moins à savoir la nature de sa chose, qu’à revivre cette émotion première, énoncée à la première page, dans ce premier chapitre intitulé, « J’ai trouvé la chose ». Oui, cet état de grâce qu’il décrit au début du livre, né de la surprise, il tente de le revivre, avec des femmes, ou parmi un groupe de juifs qu’il poursuivra de Vienne à New York, les écoutant parler d’Israël, de la beauté folle de ce pays qu’ils rejoignent, les enviant de leur désir commun, et de cette culture qui les lie. Parmi eux, Schloma, qui dès le début l’envoie à Vienne, au 19 Berggasse, ancienne maison de Freud. Bref, le jeune « cinglé » et sa chose commencent dans l’antre d’un des plus célèbres amateurs de choses, sur le bureau duquel, nous assure Schloma, une telle « chose » peut être aperçue. Vous n’y comprenez pas grand-chose ? C’est bien là l’essentiel, le roman dérive de saynètes en dialogues saillants dont le dernier embarras s’avère bien le réalisme. Ainsi, plus tard, il mettra une photo de sa chose sur internet et s’ensuivront les meilleures pages du livre, d’une causticité virtuose, dans lesquelles chacun donnera son interprétation de la chose : étron de Franz Liszt, arme dangereuse, diamant…Un cigare est tout sauf un cigare dans le roman de Le Floch, mais une chose à multiples facettes, une chose indescriptible, une chose inépuisable, que même au royaume de la psychanalyse, de la religion, de Kafka ou de Wikipédia, on n’arrive pas à nommer. Et si c’était la littérature?

 De parcourir le monde et d’y rôder, Grégory Le Floch, Christian Bourgois éditeur, 250p. 18€