lobsterThe Lobster, Yorgos Lanthimos, Sélection officielle, en compétition

 

Canine, la précédente livraison cannoise de yorgos lanthimos, valeur joliment cotée de la frange néo-auteuriste, tendance conceptuelle léchée, du jeune cinéma européen (un des plaisirs pervers de Cannes c’est la forge à chaud d’étiquettes-logogriphes bien cuistres, on y succombe joyeusement, sans doute sont-ce les relents de la Soirée de la Quinzaine des réalisateurs d’hier, ou simplement le goût pour la parenthèse digressive, qu’on vous offre gratis pro deo, ne nous remerciez pas), Canine donc, en dépit de son titre mordant nous avait laissé sur notre faim, avec une question en suspens: Lanthimos était-il de la trempe vaticinatrice des cinéastes visionnaires, capables de convoquer ce que la paresse des raccourcis critiques nomme un « univers », ou la maestria, indubitable, n’était-elle que la fausse truffe, pardon, le faux nez d’un formalisme qui se mordait la queue à force de ne renvoyer qu’à lui-même? Bef, la machine Lanthimos, qui tourne rond, tournait-elle en rond? On avait réservé notre réponse, et invoqué la présomption d’innocence: ce qui nous avait fait tiquer dans Canine – cet univers clos comme un pur jeu d’esprit – on l’avait mis provisoirement sur le compte d’une fougue mal bridée, d’une jouissance ludique de l’artifice, mais on s’était gardé d’y réduire le film. Mais The Lobster, vu ce matin n’est pas seulement un régression dans l’échelle de l’évolution animale, du quadrupède domestique à l’ornement de toutes les bonnes tables de la Croisette, il nous donne, hélas, une réponse limpide et sans appel. Lanthimos est sans doute insolemment doué (il sait composer un plan, envisager un film comme une totalité esthétique dont tous les éléments sont au diapason, des canevas blafards de ses verts et ses gris à ses acteurs qui portent leur morosité en bandoulière), mais il s’est pris les pieds dans le tapis, pas nécessairement rouge, mais extrêmement poussiéreux, de la bonne vieille allégorie. Qu’il bâtit en trois temps, selon le mode d’emploi canonique:


1- installer un monde ostentatoirement factice, qui se signale et se montre comme tel, en l’occurrence un mixte de citations d’ambiances et de motifs vus et revus chez Kafka, Orwell, et plus largement dans tout une branche un tantinet vermoulue de la littérature et du cinéma d’anticipation: une « dystopie », comme on dit dans le volap¨uk en vigueur, avec une institution, sans doute étatique, qui se charge du contrˆole et de la rationalisation des affects (sexe, sentiments, amour) dans un grand hôtel


2- dès lors qu’on a pigé – soit au bout d’un petit quart d’heure – que la carapace du Lobster de Lanthimos était un manteau d’Arlequin de références, et que le film rompait ouvertement avec toute ambition à représenter la réalité, force était de le regarder comme un objet purement intellectuel, comme flottant en apesanteur dans une atmosphère artificielle, d’intertextes et d’interfilms (oui, on donne dans l’amphigouri, mais cf. plus haut notre première parenthèse). Et puisqu’il ne représente rien, et comme la nature – et l’esprit du spectateur – a horreur du vide, il faut donc qu’il signifie quelque chose. Code à décoder, chiffre à « cracker », ou pour parler comme une très vieille barbe pluriséculaire, attributs à identifier, allégorie à traduire pour trouver le sens. Le procédé n’a rien de très passionnant, mais après tout pourquoi pas? Sauf que…


3- sauf que ce qu’a à nous raconter Lanthimos a été battu, débattu, rebattu, à toutes les sauces, et fait un peu sociopsychologie de comptoire: la misère érotico-sentimentale de l’Occident, l’uniformisation désespérane de l’Eros, ou, encore plus vieillot, la sécheresse sauvage d’une vie vécue avec un coeur de glace. Bref, rien de neuf sous le soleil de la glaciation polaire de l’humanité.

Alors oui, on est sévère, mais qui aime bien, etc.: Lanthimos pourrait être de la parentèle des Grands du Nord (Andersson, Kaurismaki), mais pour cela il faut qu’il fèle sa carapace.