Angelin Preljocaj interroge, dans Soulèvement, les forces qui agissent sur des corps et des esprits solidaires. Élans et répression, audaces et séduction.

Pour l’un de ses portraits les plus iconiques, Angelin Preljocaj s’est fait photographier dans un t-shirt blanc frappé d’une étoile rouge. L’image est encore visible sur le site du Théâtre de la Ville, sur la page qui résume son parcours artistique. Entre-temps, il a été élu à l’Académie des beaux-arts (section Chorégraphie, fauteuil III), et son portrait dans l’uniforme quasi militaire des Immortels lui confère une allure d’homme d’État, si ce n’est de notable d’un autre siècle. De ces deux extrêmes, lequel est le vrai Preljocaj ? Sa nouvelle pièce, en tout cas, est consacrée au soulèvement. Le directeur du Centre chorégraphique national d’Aix-en-Provence s’y intéresse aux utopies, aux peuples qui se battent contre les dictatures, aux aspirations à un idéal et aux phénomènes de solidarité et de lutte qui engagent le corps dans la rue. Il est vrai que pour un chorégraphe, l’agitation d’une manifestation ou d’un mouvement de lutte est du pain bénit. Le recul des valeurs démocratiques inquiète Preljocaj, qui a déjà su prendre position politiquement par le passé. Avec panache, à Toulon, où il refusa, après l’élection du premier maire FN d’une grande ville, la proposition d’y diriger un Centre chorégraphique national. Ce CCN fut alors créé pour lui à Aix-en-Provence. Plus tard, il créa N (comme « haine »), une pièce épinglant la haine de l’autre sous toutes ses formes. Mais la plupart de ses créations explorent depuis longtemps des questions philosophiques, scientifiques ou humaines, la sensualité (Liqueurs de chair), le répertoire classique (Roméo et Juliette, Le Spectre de la rose…) et même le religieux (Annonciation et MC 14/22 (Ceci est mon corps)).
Comment situer, dans cet éventail non radical mais large et rassembleur, son nouvel opus qui débarque en mode contestataire ? Sûrement pas en y voyant un commentaire sur le mouvement des lycéens déclenché début octobre. On notera juste que certains artistes possèdent ce don, tout à fait inconscient, de pressentir des bouleversements alors que ceux-ci ne font encore que gronder sous la surface. Ainsi pourrait s’expliquer que la première de Soulèvement ait coïncidé avec les premières manifestations lycéennes. Et soudain le chorégraphe mythique se souvient, alors que le travail sur sa pièce est pratiquement achevé, de ses propres années de lycée à Champigny-sur-Marne, où il participa à quelques manifestations. Mais, au-delà des rébellions qui éclatent dans le monde pour la défense des droits de l’homme et de la démocratie, il entend surtout évoquer dans cette pièce les histoires d’affection, voire d’amour, qui peuvent naître du partage de valeurs, de luttes et d’utopies. Face à d’imaginaires machines de répression, les danseurs du Ballet Preljocaj traversent donc divers tropismes, de l’audace individuelle ou collective à la douceur du sentiment intime. Ces élans se tissent également dans la musique d’Irène Drésel. La reine de l’électro incandescente a composé pour l’occasion des airs qui font écho à la marche et à la scansion. Pour que vive l’utopie musicale, sociétale et chorégraphique.
Soulèvement d’Angelin Preljocaj
Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt
En ce moment et jusqu’au 7 novembre








