Le prix Nobel de littérature sera décerné ce jeudi 8 octobre. Suggestion de Transfuge : le donner à cette figure de la littérature ukrainienne
Alors que la roulette est lancée et que les noms valsent, il en est un qui n’a pas encore été prononcé et qui, pourtant, ferait à mon sens un somptueux Nobel, le meilleur cette année : Sofia Andrukhovych. L’écrivaine ukrainienne de quarante-trois ans publie aujourd’hui le deuxième tome en français d’Amadoca (Belfond) : plongée de mille pages dans la réalité de la guerre ukrainienne et dans l’histoire du pays, mémoire et présent s’entremêlant dans le lien d’un couple. La langue est d’une énergie sombre, épique, au sens contemporain du terme. Ses personnages, qui tentent de se tenir debout dans la guerre bien que l’un d’eux en soit blessé, donnent corps et voix à l’esprit ukrainien de deuil et de résistance, tel qu’il hante notre continent depuis le siècle dernier. Car oui, lire Andrukhovych fille (le père est lui aussi un merveilleux écrivain, dans une veine plus postmoderne et postsoviétique) mène le lecteur européen à l’évidence que le passé des Ukrainiens, leurs réminiscences, leurs luttes sont aussi les nôtres.
Lui donner le Nobel serait consacrer une grande écrivaine au moment même où elle construit son œuvre. Pour une autre qu’elle, recevoir le Nobel à moins de cinquante ans pourrait représenter un risque d’inertie ; pour elle, qui vit toujours à Kyiv avec sa famille, ce serait au contraire un signal de fraternité et d’encouragement, à nos yeux fondamental. À l’heure où la Russie intensifie ses attaques contre l’Ukraine, à l’heure où l’on entend les récits insoutenables des tortures infligées aux Ukrainiens dans les geôles russes, rêvons d’un prix Nobel qui prenne ses responsabilités politiques. Le prix Nobel de littérature est un prix politique : les jurés l’ont assez illustré ces dernières années, pour le meilleur et pour le moins bon. Rêvons donc d’un Nobel qui récompense le courage littéraire, il en faut pour oser retraverser l’histoire de son pays, dans ses gloires et ses ombres et le courage humain, car l’un peut aller avec l’autre, comme l’illustre Sofia Andrukhovych. Et si, par hasard, le jury Nobel ne m’entendait pas, j’espère qu’il récompensera Salman Rushdie, pour qui, ici, à Transfuge, nous demandons le Nobel depuis dix ans. Pour les mêmes raisons : courage personnel, courage littéraire et incarnation, à un moment précis, des combats de liberté à mener. La balle est dans le camp de Stockholm.






