À l’occasion de la nouvelle mise en scène par l’auteur de sa pièce au Théâtre Édouard VII, Le Père, avec Pierre Arditi et Isabelle Carré, depuis le 24 septembre, le texte paraît en poche.

Créé le 20 septembre 2012 au Théâtre Hébertot avec Robert Hirsch dans le rôletitre, Le Père de Florian Zeller a suscité un accueil enthousiaste, tant de la critique que du public parisien. Ce succès se confirma lors des Molières 2014, Robert Hirsch et Isabelle Gélinas (qui interprétait Anne, la fille d’André, « le père ») ayant été récompensés comme meilleur comédien et meilleure comédienne dans un spectacle de théâtre privé. Le choix de Hirsch avait été décisif dans la genèse de la pièce. Zeller avait conçu le personnage d’André spécialement pour lui, offrant au comédien un rôle d’une grande amplitude, lui permettant de passer de la comédie à l’angoisse, de l’autorité à la vulnérabilité, jusqu’à une profonde détresse. À 87 ans, Hirsch occupait presque sans interruption le devant de la scène; il interpréta ce rôle, dans lequel sa personnalité et son talent semblaient se fondre, pendant près de trois ans, avant de mourir en 2017.

André, un homme âgé, refuse d’admettre que sa mémoire lui échappe. Lorsque sa fille Anne tente de l’aider à préserver son autonomie, il vit cette sollicitude comme une intrusion et se montre tour à tour méfiant, autoritaire et blessé. Peu à peu, cependant, les fondements de son identité vacillent : les visages changent, les conversations se répètent ou se contredisent, les personnages ne se ressemblent plus et l’espace lui-même se transforme. André ne sait plus où il est, à qui se fier ni ce qui appartient au présent, au souvenir ou à l’imagination.

Toute l’originalité dramaturgique de Zeller tient au fait que la désorientation d’André n’est pas seulement racontée, elle est vécue par le spectateur. On cherche, comme le personnage, à reconstruire une réalité cohérente à mesure que les certitudes se dérobent. Spectateur de la débâcle d’André, on finit par être entraîné dans sa chute.

Au-delà du thème de la maladie et du vieillissement, Le Père interroge ce qui subsiste lorsque les points d’ancrage de notre personnalité commencent à s’estomper : la mémoire, les lieux familiers, les visages aimés, les habitudes et, plus profondément encore, le sentiment d’une continuité du temps. Alors que ses souvenirs se brouillent et que le présent se fissure, André ne perd pas seulement la maîtrise de son existence; c’est la cohérence même de son monde qui se défait. Et lorsque ces balises disparaissent, c’est jusqu’à la perception même du réel qui défaille. La pièce montre combien notre présence au monde dépend de la stabilité de notre environnement, et combien l’altération de celui-ci bouleverse notre rapport à nous-mêmes comme à ceux qui nous entourent.

Malgré ce drame, la pièce ne manque pas d’humour, mais Zeller le situe davantage dans les didascalies que dans le texte. En relisant Le Père, qui paraît dans la collection Folio théâtre, on imagine, en épigraphe, les premiers vers d’un célèbre poème du poète lauréat new-yorkais Billy Collins, « Forgetfulness » : « Le nom de l’auteur est le premier à s’effacer, suivi docilement par le titre, l’intrigue, la fin déchirante… »