Avec Notre salut, présenté en compétition au Festival de Cannes 2026 où il a reçu le Prix du scénario, Emmanuel Marre signe son second long-métrage après Rien à foutre (2021). Le cinéaste y retrace le parcours de son propre arrière-grand-père, Henri Marre, fonctionnaire ordinaire happé par l’engrenage du régime de Vichy. Porté par un Swann Arlaud habité, le film interroge, à travers cette figure de « collabo de bureau », notre propre rapport à la lâcheté, à l’aveuglement et aux petites concessions du quotidien. Rencontre avec un réalisateur qui a fait de l’Histoire familiale un miroir troublant de notre présent.

Le voilà donc, le grand film français sur la collaboration. Il y avait déjà l’excellent Lacombe Lucien de Louis Malle, La Question humaine de Nicolas Klotz, Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli, mais Notre salut d’Emmanuel Marre est un objet d’une force et d’une intelligence supérieures, quelque chose comme l’équivalent de ce que Jonathan Littell avait offert à la littérature avec Les Bienveillantes. Si ce roman et ce film diffèrent par leur style (il y a chez Littell des accents épiques, lyriques et hallucinatoires absents chez le sobre Marre), les deux œuvres se rejoignent par leur absence de jugement moral, de surplomb confortable permis par le recul historique, se gardant bien d’approuver ou de condamner leurs protagonistes, préférant s’immerger au « présent » dans les années 40 pour nous montrer comment cela fonctionnait plutôt que de nous rabâcher que nazis et collabos étaient des salauds, alliés et résistants des héros, ce que chacun sait, ou est censé savoir.

De même que Littell se projetait dans la tête d’un Allemand ordinaire devenu nazi par carriérisme plutôt que par antisémitisme, Marre brosse le quotidien d’un Français moyen, souffrant de manque de reconnaissance, frayant à Vichy dans l’espoir de faire carrière, de redresser la France, de nourrir femme et enfants, mais nullement dans le but d’exclure ou d’exterminer les Juifs. Ingrédient de la force singulière de ce film, cet antihéros nommé Henri Marre est le propre arrière-grand-père du cinéaste, et le point de départ du film est la correspondance qu’il échangeait avec son épouse Paulette pendant ces années de l’Occupation.

Emmanuel Marre emboîte donc les traces réelles et supposées de son aïeul dans l’appareil vichyste, suivant son cheminement au jour le jour. Auteur d’un livre à compte d’auteur donnant son titre au film, ouvrage théorisant de nouvelles méthodes de management et préfigurant la novlangue technocratique contemporaine, Henri Marre ambitionne un poste dans un cabinet ministériel mais n’obtient finalement qu’une place secondaire à Limoges dans une institution ancêtre de France Travail, le Commissariat de la Lutte contre le Chômage (CLC). En parallèle, le film donne à entendre les lettres échangées par lui et sa femme restée avec leurs trois enfants dans leur ancien lieu de résidence le temps qu’il trouve un logement suffisamment spacieux pour les accueillir à Limoges.

Henri Marre est nationaliste, pétainiste, mais pas sympathisant nazi ni antisémite. Il croit que ses méthodes d’organisation du travail vont redresser le pays, et il admire le maréchal qu’il voit comme un bouclier face à l’occupant. Son supérieur hiérarchique, Maux, se présente comme catholique social et ne cache pas son opposition à Pétain : s’il travaille pour Vichy, c’est en espérant limiter les dégâts de l’intérieur. Un autre collègue du CLC semble en revanche sensible aux directives allemandes qui se feront de plus en plus pressantes au fil des mois. Pour sa part, Henri Marre protège un collègue juif en le changeant d’affectation. La collaboration vue par Emmanuel Marre, c’est cinquante nuances de gris : tous des salauds probablement, mais il y a les petits salauds par naïveté, les salauds moyens par lâcheté, les salauds XXL par conviction idéologique. Henri Marre oscille entre les deux premières catégories.

FRANCE – PARIS – EMMANUEL MARRE – 2026 Portrait du réalisateur et scénariste français Emmanuel Marre, à l’occasion de la sortie de son film Notre Salut, lauréat du Prix du scénario au Festival de Cannes 2026, à Paris, le 07 septembre 2026. Portrait of French filmmaker and screenwriter Emmanuel Marre, ahead of the release of his film Notre Salut, winner of Best Screenplay at the 2026 Cannes Film Festival, in Paris, September 7, 2026. © Photo : Edouard Monfrais-Albertini / Hans Lucas

Le style d’Emmanuel Marre est d’une sobriété admirable, comme s’il filmait un reportage en direct et en immersion. Cette économie du less is more est aussi celle du casting, à la tête duquel rayonne Swann Arlaud : son personnage est médiocre, l’acteur éblouissant. Tous sont d’une précision, d’un naturel (Marre laisse passer leurs hésitations, bégaiements, savonnages de mots, et cela renforce le réalisme du film), d’une absence de cabotinage qui emporte l’adhésion et participe de la cohérence implacable du film. Dans leur jeu comme dans la direction de Marre, pas de pathos, pas de grandes envolées théâtrales, mais l’expression juste de l’ordinaire anesthésiant des jours qui passent – et glissent insensiblement vers l’horreur. Rarement avait-on aussi bien filmé ce qu’est le « crime de bureau », abjection que l’on commet loin de l’œil du cyclone, sans se salir les mains, à l’abri des consignes hiérarchiques, des règles administratives, de la paperasse et des euphémismes de la novlangue technocratique (« regroupement » plutôt que « ramassage » de Juifs). Henri Marre aurait pu dire comme Eichmann durant son procès, avec une crédibilité supérieure et une responsabilité moindre, « je n’étais qu’un rouage, j’obéissais aux ordres ». Ainsi, quand l’occupant réclame de l’essence pour un transport de Toulouse à Nexon (lieu d’un camp de transit de Juifs), Henri Marre renâcle, demande des justifications, et finit par transiger en livrant seulement la moitié du carburant exigé. S’ensuit une des grandes scènes du film : Marre questionne un subalterne sur des dépenses non prévues dans le budget du CLC, pour du foin et des pots de chambre. Le collègue explique : « les Juifs, enfants compris, étaient entassés dans des wagons à bestiaux, je ne pouvais pas ne pas soulager leurs conditions ». Marre applique alors le règlement et punit ce collègue encore doté d’une conscience morale, ce dernier préférant démissionner face à la tournure ignoble des choses. Exemple parfait des limites propres à chacun entre le courage et la lâcheté. Henri Marre n’était pas antisémite mais à force de petites concessions, d’accommodements et d’aveuglements, il a fini par contribuer à la déportation. Plus tard pourtant, Marre refusera de « balancer » Maux et quittera le CLC – encore une oscillation entre la conscience et l’indignité. Il y a les comportements individuels, certes, mais aussi les effets d’un système totalitaire et meurtrier qui gouverne par la peur et pousse chacun dans ses retranchements et ses stratégies de survie.

Outre sa sécheresse comportementaliste et sa précision, la mise en scène d’Emmanuel Marre est admirable par ses nombreuses scènes nocturnes (lumières sombres pour époque ténébreuse d’où émerge l’anonyme Henri), et aussi ses quelques audacieux coups d’éclat : juxtaposer les archives de la foule limougeaude acclamant Pétain avec le tube « Life is life », ou encore une fin de repas chez le préfet de la Haute-Vienne avec la scie électronique Pop Corn, cela semble saugrenu sur le papier et pourtant, cela fonctionne à la perfection. Emmanuel Marre a peut-être lu le philosophe italien Giorgio Agamben qui rapprochait les méthodes organisationnelles nazies et capitalistes : dans ces scènes-là, il opère le même genre de collision entre époques et contextes, entre l’adhésion d’une foule au fascisme et celle d’autres foules à une popstar ou un match de foot. On écrivait que ce film semblait être filmé « au présent », ce qui est à prendre dans les deux sens : le présent des années quarante et le nôtre. Cette temporalité double se manifeste à divers endroits du film, outre l’anachronique BO pop : dans tel propos d’un haut fonctionnaire pétainiste qui évoque « la colère des Français, la corruption des élites… », ou ceux de Henri Marre qui prône « l’excellence, la rentabilité des travailleurs »… Ni héroïque ni la pire des crapules, Henri Marre était du mauvais côté de l’Histoire mais n’en avait pas conscience au moment des faits. Qu’aurions-nous fait à sa place ? Que faisons-nous aujourd’hui ? En 2026, où est le courage, où est la lâcheté ? Vertigineuses questions auxquelles nous renvoie ce film magistral qui préfère nous interroger plutôt que nous donner des leçons de morale faciles avec quatre-vingts ans de recul.

Ce projet vous hantait-il depuis longtemps ?
L’idée de ce film est née en 2012, quand ma tante m’a montré une boîte en carton contenant 300 lettres. Une des premières que j’ai lues raconte l’arrivée d’Henri Marre à Vichy le 23 septembre 40. Il a des exemplaires de son livre dans sa valise et il décrit sa journée : il y a un orage, il cherche à rencontrer des gens dans les ministères, il décrit les piles de dossiers dans les couloirs… Il y a dès cette lettre une atmosphère kafkaïenne, et le motif cinématographique du personnage qui débarque dans un lieu qu’il ne connaît pas et qu’il veut conquérir. Détail frappant à la fin de cette lettre, il écrit : « ma petite madame, le film se termine pour aujourd’hui ».

La suite de cet entretien dans le N°201 de Transfuge

Notre salut, Emmanuel Marre
Avec : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto, Harpo Guit, Mathilde Abd-El-Kader, Distributeur : Condor Distribution
Sortie en salles : 30 septembre