Dans Høpe, Alessandro Sciarroni s’empare de la Country Line Dance et du Two Step : Bienvenue chez les cowboys universels de l’Opéra de Lyon !

Début juillet, Lyon étouffe. Tout le monde fuit le chaudron des rues. À l’opéra, les danseurs délaissent le studio sous la célèbre coupole, ce dôme de verre qui surplombe le centre-ville s’est transformé en dôme de chaleur. Dans le bâtiment conçu par Jean Nouvel au début des années 1990, condensé de son époque avec ses intérieurs sombres, on descend à la salle des répétitions, au -5. Dernière sortie. Deux grandes portes. Et une vingtaine de danseurs couchés sur le dos. Il est 14h30 et on prend son temps pour se mettre en condition. Le matin, l’ensemble répète Dance de Lucinda Childs, grand classique du minimalisme américain, qui sera donné en première partie du programme Icônes. Ensuite, il faut se libérer le corps et la tête pour aborder un univers radicalement différent. Dans Høpe d’Alessandro Sciarroni on va au bal. Mais on reste aux États-Unis, et la rencontre a de quoi intriguer. Après l’univers new-yorkais de Childs, Høpe nous amène dans l’Amérique rurale, où se pratiquent le Two Step et la Country Line Dance, en couple ou bien en rangées. Un retour au temps de la guerre d’Indépendance et des origines d’un pays où le modèle du cowboy fait loi jusqu’à la Maison Blanche actuelle ? Sciarroni rectifie : « Il s’agit d’une tradition, assurément. Mais elle est devenue vraiment populaire vers 1980, à travers le cinéma et la télévision. Cette danse se pratique beaucoup en compétition, surtout en couple et avec des costumes très codifiés. L’homme porte un chapeau de cowboy et la femme une robe. » L’ensemble de l’Opéra de Lyon n’ira pas jusque-là, même si tout le monde aura sa paire de bottes. Mais ce jour-là, beaucoup de danseurs répètent en chaussettes. La raison est simple, même si la sensation du pied enfermé jusqu’au mollet peut déranger un danseur : « Nous n’avons pas encore reçu toutes les bottes », explique Sciarroni. Chaque paire est faite sur mesure.


Pays d’immigration

Si des chapeaux de cowboy s’empilent ici et là, « nous allons en garder juste un petit nombre, comme pour rappeler cette tradition américaine. » L’idée n’est pas de reconstituer un bal ou une compétition, quelque part dans le Texas. D’où vient, par ailleurs, Todd Baker, l’un des danseurs du Ballet de l’Opéra. « Évidemment, cette danse lui parle, même s’il ne l’avait jamais pratiquée lui-même », dit Sciarroni qui travaille ici avec un vrai champion de la Country Line Dance. Et c’est un Français ! Guillaume Richard, multiple champion mondial, a l’air plus qu’américain en esquissant les mouvements typiques des bras et du buste. Mais il n’y a pas que lui. Noémie Blanchard, elle aussi couronnée championne du monde, participe à l’enseignement des mouvements et attitudes. Voilà donc un Italien et deux Français au cœur de la danse américaine ! Est-ce un paradoxe ? Sciarroni rappelle que « comme les États-Unis sont un pays d’immigration, on trouve partout dans ces danses des influences européennes, de la line dance irlandaise à la polka et bien sûr les danses de salon européennes. » Et c’est justement le mélange culturel de ces danseuses et danseurs, venus du monde entier pour former l’ensemble lyonnais, qui donne tout son sens à l’expression d’espoir dans le titre. Créer Høpe, c’est opposer la diversité à la tendance suprémaciste. « Il me semble que nous sommes à un moment où il est intéressant de se réapproprier une danse qu’on identifie à une certaine culture américaine et à la masculinité des hommes blancs qui travaillent à la ferme. »


New York – Texas

Avec tout le respect qu’on leur doit et qu’on doit à cette danse, cette pièce les prend pour le moins à contrepied et c’est bien ainsi qu’elle établit le lien avec Dance de Lucinda Childs. Son style, en danse comme dans la musique de Philip Glass, Steve Reich et autres Terry Riley, est né à la même époque, dans les années 1980, où la Country Line Dance a connu son grand essor. La régularité, la mécanique et la dynamique se répondent. Mais dans Høpe, c’est la rencontre entre danseurs qui prime. Et comme pour mieux narguer la culture supposée masculiniste des farmers américains, les couples sont ici de toutes les couleurs et de tous les genres. « Nous voulons ici célébrer la vie et démonter quelques stéréotypes liés à cette danse », dit Sciarroni. Soudain, au beau milieu de la séance, arrive Cédric Andrieux, le directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon. Il s’assoit, regarde et reste jusqu’à la fin, visiblement passionné par ce qu’il voit à ce stade du travail, avant de blaguer avec quelques danseurs. Sciarroni se félicite : « Andrieux m’a dit que Høpe est comme une version inversée de Dance. Il y a dans les deux un système mathématique concernant les pas, avec toute sa précision des comptes et des combinaisons, même si nous allons faire en sorte que la danse dans Høpe ait l’air aussi libre que possible. » Nous n’en sommes pas à notre première surprise avec Sciarroni, ne l’avait-on pas découvert dans une de ses premières créations, en culotte de cuir et chapeau tyrolien ? Créée en 2012, Folk-S_will you still love me tomorrow faisait sensation dans son approche d’une tradition que personne n’attendait dans la danse contemporaine. « Je ne voulais pas retourner à la danse folklorique », dit-il aujourd’hui. Mais quand l’Opéra de Lyon lui a fait la proposition d’une première création pour cet ensemble auquel il avait déjà transmis plusieurs pièces de son répertoire, il s’est souvenu de films vus à l’âge de vingt ans : La série Cremaster de Matthew Barney. « Dans le deuxième épisode, un couple danse le Two Step, et cette image ne m’est jamais sortie de la tête. » Sortira-t-elle de la nôtre ?

Programme Icônes
Dance de Lucinda Childs
Høpe d’Alessandro Sciarroni
Opéra national de Lyon
Du 5 au 10 septembre