L’auteur d’Un jour, il n’y aura plus de pères, David Frèche, s’interroge dans ce deuxième roman par le biais d’un personnage emblématique de notre époque, sur l’avenir d’un monde qui a rompu son rapport primordial à la terre.
Serons-nous sauvés par la nostalgie, ce sentiment ambigu et d’autant plus déchirant qu’il révèle une impasse, en l’occurrence celle du libéralisme globalisé, auquel nous sommes tous peu ou prou asservis ? Dans Les Souvenirs inachevés, un roman discrètement subversif, David Frèche tente de répondre à cette question en nous invitant à lire nos vies à rebours, comme le fait son personnage, Martin Jonas. Contrarié dans son emploi du temps, cet homme d’affaires, accaparé par les dossiers urgents du secteur immobilier où il évolue et obsédé par des résultats proportionnels à son manque d’empathie, doit faire face à un contretemps qui dérègle son système : la mobilisation des agriculteurs dans la capitale ayant dépassé toutes les prévisions, le voici contraint d’annuler tous ses rendez-vous. Exaspéré par les manifestants, ce « loup solitaire », qui habite un appartement minimaliste de 200 m² sur le quai Voltaire, prend, à sa propre surprise, la défense d’une éleveuse que des hommes tournent en dérision. Il se souvient qu’il rêvait de devenir berger jusqu’à l’âge de treize ans. Dérangé par un flot de souvenirs intempestifs, il replonge dans ses dossiers, mais c’est comme si le temps se désarticulait, comme s’il avait calé ; il se rappelle le berger qui lui tenait lieu de modèle. Il s’appelait Jérôme Dubois. Il faut qu’il retrouve sa trace.

Ainsi commencent la quête et la métamorphose de Martin Jonas. À mesure qu’il s’éloigne d’un monde indécent, aseptisé et sans âme où ses rapports avec autrui se résument à des dialogues secs et décharnés, un nouvel horizon se profile où il entrevoit la réalisation de son rêve d’enfance. Une certaine Calypso le met sur la piste, l’incitant à louer une chambre dans une bâtisse avec vue sur les Alpes. Il y rencontre Blanche, accompagnée de son fils de six ans, qui lui apprend que Dubois est devenu un artiste sous le pseudonyme de Jérôme Shepherd ; son projet, Théogonie, se réclame d’Hésiode. Le poète grec faisait coïncider le monde des dieux avec celui des hommes, y compris leurs travaux. « Chaque centimètre semé, chaque pas derrière une charrue s’intégrait dans un cosmos esthétique. Dubois s’est épuisé à trouver une manière de vivre le monde d’abord avec le métier de la terre, puis avec son art qui était une autre forme de travail agraire. »
Tout s’est gâté dès que la propriété est entrée en ligne de compte et notamment la question des « servitudes » immobilières. De Jérôme Shepherd, il ne reste que les œuvres, des arbres en bronze et des rochers lunaires en bois. Pareils à des totems, ces monolithes évoquent la déforestation alors même que la région est menacée par un projet d’artificialisation des sols en vue de la construction d’un entrepôt géant pour Amazon. Le triomphe du pastoralisme sur la modernité est peut-être l’issue de l’impasse où s’est enfoncée notre civilisation. D’une manière d’autant plus déroutante qu’il est écrit comme un récit positiviste, le roman de David Frèche confine à la parabole.
Les Souvenirs inachevés
David Frèche
Éditions du Rocher
292 p., 18,90 €
Date de parution : 26.08.2026





