Maxime Saada, président du directoire de Canal+, a donc annoncé à Cannes ne plus désirer travailler avec les quelque 600 signataires d’une tribune s’inquiétant de l’emprise de Vincent Bolloré sur le cinéma français, angoisse légitime nourrie par ce que l’actionnaire de Canal+ a fait avec les médias, l’édition, ou encore par son possible rôle occulte dans la commission d’enquête sur l’audiovisuel public. Involontairement ou pas, par sa susceptibilité à côté de la plaque (il n’était pas visé) et sa brutalité, Saada a donné raison aux pétitionnaires en créant ainsi une sorte de liste noire pour opinion « non conforme ». La guerre culturelle qui sévissait depuis un bon moment au niveau mondial est donc officiellement déclarée au niveau du cinéma français. Comment en est-on arrivé là ? D’une part, il y a une forme de trumpisation du monde, des droites, et de certains leaders politiques ou magnats d’affaires (ce qui reste étonnant tant le second mandat de Trump est un désastre à tous points de vue). D’autre part, en ce qui concerne le cinéma français, on a pu observer une politique de l’autruche de la part de ses professionnels (« de la profession » ajouterait Jean-Luc Godard) depuis que Bolloré est devenu actionnaire de Canal+ il y a dix ans.
Opérons justement un petit flashback, à Cannes, il y a trois ans. Justine Triet remportait la Palme d’or pour l’excellent Anatomie d’une chute, on s’en souvient. On se souvient aussi de son discours de lauréate unanimement qualifié, à gauche et dans le milieu du cinéma, d’intelligent et de courageux. Je n’étais pas de cet avis. J’aime bien Triet et son cinéma, mais je ne comprenais pas bien ce que venait faire son point de vue sur le conflit franco-français des retraites dans le contexte d’un palmarès cannois diffusé en mondovision, surtout que cette charge de Triet survenait bien après la bataille contre une réforme qui faisait la quasi-unanimité contre elle. Je trouvais ce discours plutôt facile et confortable, voire démagogique, puisqu’il surfait sur une opinion déjà largement majoritaire. La cinéaste dénonçait plus généralement « l’ultralibéralisme » d’Emmanuel Macron, président d’un pays champion du monde du soutien public au cinéma et de la protection de son écosystème : venant d’une cinéaste, c’était se tirer une balle dans le pied. Par contre, pas un mot de Triet sur l’agenda idéologique de Vincent Bolloré, propriétaire de Canal+, la chaîne qui finance le cinéma français en général, et qui avait mis de l’argent dans Anatomie d’une chute en particulier. Rima Abdul Malak, ministre de la Culture à l’époque, avait répondu courtoisement mais fermement à Triet, lui rappelant, chiffres à l’appui, que le système français de financement du cinéma que les cinéastes du monde entier nous envient n’était nullement menacé par Macron. La ministre était d’autant plus légitime à répondre à la cinéaste que, contrairement à Triet, Malak alertait déjà sur les dangers représentés par la mainmise de Bolloré sur la culture, les médias et l’information.
Cet épisode à la fois anecdotique et significatif symbolisait au mieux l’inconfort, au pire l’hypocrisie et la légèreté politique d’un cinéma français coincé entre le marteau de sa viabilité économique et l’enclume de son principal argentier d’extrême droite. Car la petite passe d’armes entre Triet, Macron et Abdul Malak rappelait ce que l’on voyait chaque année à la cérémonie des César : des prises de parole volontiers progressistes et revendicatrices soulignant en creux, chaque année davantage, le silence assourdissant de la profession au sujet des idées et des actes de Vincent Bolloré, dont la chaîne était le financier des films nommés ainsi que le producteur et diffuseur de ladite cérémonie. Bref, le cinéma français était bruyamment de gauche dans ses discours et ses films, mais vivait financièrement aux crochets d’un milliardaire d’extrême droite. Totale schizophrénie ! Cet éléphant Bolloré au milieu du cinéma que personne ne voulait voir me crevait les yeux et me gênait depuis des années (j’ai écrit plusieurs textes à ce sujet dans Transfuge en 2023 et 2024, seul dans le désert, essayant d’ouvrir le débat et récoltant une indifférence totale). Et quand j’en parlais en privé avec des amis du milieu, on me répondait toujours : « Oui, mais sans Canal, on ne pourrait pas faire nos films. Et puis les gens de Canal qui étaient là avant Bolloré sont de compétents professionnels et de bonnes personnes. » Oui, bien sûr, j’entends ces arguments qui ne sont pas minces. Mais, d’une part, les salariés de Canal+ ne sont pas en cause dans ce débat, on pointe seulement leur patron-actionnaire. D’autre part, on peut très bien comprendre la difficulté pour les gens du cinéma ou pour les salariés de Canal de mordre la main qui les nourrit. Je conçois parfaitement qu’aucun producteur (ou distributeur, cinéaste, acteur, technicien, exploitant de salle…) n’a envie de déposer le bilan ou de se retrouver au chômage, c’est humain. Et on préfère tous que les films existent plutôt que le contraire. Mais il me semble qu’à certains moments dans une vie professionnelle, ou une vie tout court, il faut savoir réévaluer les priorités : à un an de la présidentielle, alors que le RN est estimé à 35 % par tous les sondages, et alors que chacun sait pertinemment ce que Vincent Bolloré a fait de CNews, de C8, d’Europe 1, du JDD, de Fayard puis de Grasset (et plus généralement les dégâts qu’il fait subir à l’information, à la culture, au débat public et à la vérité des faits), il est temps d’arrêter de se voiler la face et de savoir si l’on veut continuer de produire des films comme si de rien n’était, ou si l’on essaie de combattre vraiment l’extrême droite dans notre pays. On entend souvent dire aussi que « l’argent de Bolloré, c’est bien, il permet de faire un tas de films très divers qui sont à l’opposé de son agenda politique ». C’est exact, mais c’est raisonner à courte vue. Ce n’est pas le passé qui inquiète, c’est le proche avenir. Tant que l’extrême droite n’est pas au pouvoir, Vincent Bolloré finance les films de Triet, Lojkine, Moll ou Nakache-Tolédano, et tout va bien ? On est en droit de douter de la durabilité de ce scénario irénique, d’abord parce que Bolloré n’est pas cinéphile mais se trouve contraint par la loi et par les accords entre Canal et le cinéma (accords limités dans le temps et déjà revus à la baisse en 2025), ensuite parce que financer tous ces films d’auteurs progressistes lui sert aussi à donner le change, à se prévaloir d’une façade tolérante et ouverte, tout en tissant plus ou moins discrètement sa toile populiste et réactionnaire (en rachetant des sociétés à tour de bras pour les transformer en machines de propagande pour l’extrême droite, ou en produisant des films chrétiens moins médiatisés mais qui marchent souvent mieux que la plupart des films d’auteur). Cette stratégie fonctionne tellement bien que nombreuses sont les voix du cinéma qui disent : « Arrêtons de crier au loup ou de faire des prophéties auto-réalisatrices, le nombre et la qualité des films financés par Canal attestent qu’il n’y a aucun danger avec Bolloré. » Mais qui peut être vraiment sûr que Canal+ échappera éternellement au sort de CNews, Europe 1, JDD ou Grasset ? Et dans quel sens les accords de Canal+ avec le cinéma seraient-ils renégociés si l’extrême droite arrivait au pouvoir ? Il suffit de tourner la tête vers les États-Unis pour constater la vitesse et la brutalité des changements quand ces idées-là sont aux commandes. Désolé, chers professionnels du cinéma français, mais manger à la gamelle du « diable », c’est quelque part lui servir la soupe. Car si Bolloré laisse les films s’ébattre librement (jusqu’à présent), c’est quand même lui qui tient la laisse financière et qui est susceptible de la resserrer à tout moment. S’il s’emparait de UGC à 100 %, si ses amis du RN (qui souhaitent carrément supprimer le CNC !) arrivaient à l’Élysée, il y aurait fort à craindre que l’on pourrait dire adieu à la diversité du cinéma français et à ses films d’auteurs.
Après des années de silence plus ou moins gêné, une partie du cinéma français s’est donc enfin réveillée. Il aura fallu le séisme Grasset-Nora pour que 600 professionnels du cinéma se décident à signer un texte collectif. Désormais, la réaction de Saada étant une telle bourde, ils seraient 2 000 signataires, alors que le logo de Canal+ est sifflé aux projections cannoises (réaction puérile, tardive et inutile), et que les journalistes et critiques de cinéma embraieraient avec force dossiers, interviews, analyses. C’est fou comme les gens sont panurgiques, y compris parmi les supposées élites culturelles et médiatiques ! C’était l’omerta depuis dix ans, et là, depuis quelques jours, toutes les vannes anti-Bolloré sont ouvertes. Mon inquiétude, exprimée depuis des années, est enfin reprise massivement : c’est heureux pour le débat démocratique et peut-être pour l’avenir du cinéma français. Toutes les options pour desserrer la Bolloré-dépendance vont enfin être mises sur la table, évaluées, discutées, soupesées : loi antitrust, réorientation vers d’autres guichets de financement, faire des films moins chers, sécuriser l’indépendance éditoriale de Canal+, etc. L’enjeu n’est pas de boycotter Canal+, ni d’interdire Vincent Bolloré et ses idées, ni de l’empêcher d’investir dans le cinéma, mais de trouver les moyens — juridiques, légaux, financiers — de limiter sa position dominante dans le cinéma.
Ce débat survient au moment où, à Cannes et ailleurs, on voit des films et des séries consacrés à des gens comme De Gaulle, Jean Moulin, Etty Hillesum, qui ont pris des risques énormes à des moments cruciaux de l’histoire. La Seconde Guerre mondiale n’en finit pas de hanter notre présent. Puissent ces figures héroïques inspirer le cinéma français. Aujourd’hui, qu’est-ce que résister ? Qu’est-ce que collaborer ? Je ne dis pas que les réponses sont simples, je dis seulement que chacun doit se poser ces questions. Comme l’ensemble de la culture, comme l’ensemble de nos sociétés démocratiques, le cinéma français se trouve aujourd’hui au pied du mur, face à une possible bascule historique fatale. L’heure des choix difficiles est arrivée.
« Il y a plus terrifiant que le bruit des bottes, le silence des pantoufles. » (Max Frisch)
« Quand ils s’en sont pris aux communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils s’en sont pris aux sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Quand ils s’en sont pris aux syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils s’en sont pris aux Juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. Quand ils s’en sont pris à moi, il n’y avait plus personne pour protester. » (Martin Niemöller)









