Depuis un mois, dans le milieu littéraire, ça grince, ça craque. Mais ça bouge. Les forces en présence commencent à apparaître, deux camps s’affrontent, et ne nous leurrons pas, au-delà des questions, nécessaires, de la précarité de l’écrivain, se joue cette bataille, la première et la dernière, entre des opportunistes radicaux qui croient le pouvoir à portée de main, et des écrivains qui commencent à comprendre ce qui se passe dans ce pays. Entre des gens d’argent qui refusent le refus, et des gens de plume qui refusent le licol. La partie a commencé le 15 avril dernier, il y a tout juste un mois, lorsque nous étions deux cents à signer ce texte rageur et net rédigé par Colombe Schneck, Virginie Despentes, Anne Berest, Vanessa Springora. Ce sont désormais des centaines d’écrivains français et étrangers, d’Han Kang à Sorj Chalandon, de Colm Toibin à Laurent Binet, de Frédéric Beigbeder à Félicité Herzog, qui dénoncent la reprise en main de la maison Grasset par l’idéologie d’extrême droite. Ce qui est intéressant dans ce genre de moment historique, c’est la manière dont le ciel se dégage : le vent chasse les nuages, et l’on découvre alors un paysage dont on ne soupçonnait pas toujours la réalité.
Ainsi, des visages se sont imposés, comme celui de Julien Delmaire, dont on lisait les romans fiévreux, mais ignorait la verve percutante qui a fait de lui l’un des porte-paroles du mouvement. Nous pourrions aussi parler de Bernard-Henri Lévy ; de Pascal Bruckner qui, même après plusieurs semaines, sont toujours à pied d’œuvre, toujours en première ligne. Mais tournons-nous aussi de l’autre côté du ciel. Car dès sa naissance, le mouvement dit « Fronde Grasset » n’a cessé d’être conspué en public, ou en privé, par des personnalités bien précises sur lesquelles il est temps de se pencher. Leurs principaux arguments ? L’argent, bien sûr, je n’ai jamais entendu autant compter dans la bouche de certains prétendus intellectuels ânnonnant une unique rengaine, « ces écrivains qui ne vendent rien devraient dire merci au lieu de cracher dans la soupe ». Nous passerons le message à Lautréamont et à Kafka. À croire que ces pamphlétaires ont oublié que le milieu littéraire n’est pas encore tout à fait dominé par une mentalité d’épicier. Et qu’ils le veuillent ou non, la légitimité de la parole d’écrivain n’est pas encore tout à fait réservée à l’autrice de La Femme de ménage, figure trônant, je le suppose, au sommet de leur panthéon littéraire.
Mais il y a moins drôle. Moins 2026. La résurgence rance de l’antisémitisme dans l’article de Pascal Meynadier dans le JDD à propos d’Olivier Nora surnommé « le grand rabbin ». Et puis aujourd’hui, trois semaines plus tard, dans un article de L’Express signé Louis-Henri de La Rochefoucauld, Julien Delmaire est pris pour cible et comparé à Doc Gynéco. Pourquoi cette comparaison sans aucun fondement ? Pour leur prétendue ressemblance physique, peau noire et dreadlocks ? Et pourquoi s’acharner sur lui, précisément, en rappelant ce qu’il vend et en le tournant violemment en dérision ?
Il y a enfin la dernière ligne d’attaque, contre « ces écrivains de Saint-Germain, la petite caste » portée notamment par Michel Onfray. L’ancien homme de gauche devenu l’intellectuel utile de la réaction. Si virtuose dans le raisonnement qu’il finit par jouer les jongleurs pour des gens qu’il a autrefois dénoncés. Casser du bourgeois passe toujours, mais n’a plus aucun sens quand on se fait le porte-voix de milliardaires. Le juif, le Noir, le bourgeois dans la ligne de mire. Hélas, on connaît déjà cette chanson. Elle est celle d’une France toujours aussi rance. Oui, en ces temps affreusement politiques, le vent chasse les nuages.






