Le succès de La Flûte enchantée de Mozart, mise en scène par Barrie Kosky ne s’est jamais démenti depuis sa première en 2012.  De l’hommage au cinéma expressionniste aux références pop, cette production devenue culte est enfin présentée à l’Opéra de Lille.

La Flûte enchantée © Frédéric Iovino 2026

L’ouverture s’achève, le rideau rouge se lève : derrière lui, un mur désespérément blanc. Puis surgit Tamino, agitant frénétiquement les bras, tandis que des jambes en images animées remplacent la partie inférieure de son corps. Autour de lui défilent à toute vitesse des arbres dessinés, avant qu’un dragon, lui aussi dessiné, ne traverse l’écran et ne succombe sous une pluie de flèches. Dès cette scène inaugurale, le spectateur comprend qu’il ne verra pas une Flûte enchantée traditionnelle.

Tout au long de l’opéra, les animations tiennent lieu de décors et de déplacements scéniques. Barrie Kosky et la compagnie 1927 puisent dans l’esthétique du cinéma muet berlinois des années 1920, entre expressionnisme allemand, cabaret et culture populaire plus tardive. L’univers visuel accumule les références : Monostatos apparaît comme un frère de Nosferatu ; la Reine de la nuit est une aïeule des araignées monumentales de Louise Bourgeois ; le palais de Sarastro rappelle les architectures géométriques de Metropolis. Ailleurs surgissent des jambes à la Betty Boop, des éléphants volants dignes de Dumbo et autres clins d’œil au pop art américain. Les trois Dames deviennent des figures de Neue Frau, tandis que Tamino pleure son désespoir amoureux en laissant couler d’immenses larmes bleues. Drôles, inventives et constamment mouvantes, les animations révèlent pleinement la dimension de conte de ce récit initiatique. Leur précision impose cependant une discipline redoutable aux chanteurs, contraints de synchroniser chacun de leurs gestes avec les projections : tous s’y plient ici avec une remarquable exactitude.

Ce choix ludique va avec la suppression complète des dialogues parlés. Ceux-ci sont remplacés par des cartons projetés aux polices stylisées, sur des extraits de sonates et de la Fantaisie de Mozart au pianoforte avec une certaine retenue expressive. Malheureusement, la disparition de certaines scènes, comme celle où Papagena apparaît déguisée en vieille femme face à Papageno, prive l’œuvre de grands moments de comédie.

La distribution vocale se distingue par son homogénéité. Jarrett Ott (lire notre interview) compose un Papageno réjouissant, scéniquement et vocalement, tandis qu’Adrien Mathonat impose un Sarastro solide et solennel. Elmar Gilbertsson surprend avec un Monostatos à la voix claire et incisive. Regina Koncz maîtrise avec assurance les redoutables vocalises de la Reine de la nuit, mais une projection plus limitée atténue quelque peu la dimension terrifiante du personnage. Mention spéciale enfin aux trois jeunes chanteurs du Trinity Boys Choir, excellents dans les rôles des Trois Garçons, ainsi qu’au chœur, souvent relégué en coulisses.

Dans la fosse, le jeune chef italien Riccardo Bisatti, après ses débuts en France dans Don Giovanni à Toulouse en novembre dernier en remplaçant Tarmo Peltokoski (lire notre critique), cherche une densité dans l’Orchestre National de Lille. Certains tempos, notamment dans l’ouverture, paraissent d’abord un peu pesants, épaississant le discours orchestral. Mais la direction gagne progressivement en souplesse et en respiration au fil des scènes.

Avec cette production qui mêle cinéma, animation et opéra, Barrie Kosky transforme La Flûte enchantée en une vaste machine visuelle. Derrière le foisonnement des références et l’humour, le spectacle conserve pourtant intacte la part de merveilleux de l’ultime chef-d’œuvre de Mozart.

La Flûte enchantée, de Mozart. Mise en scène de Barrie Kosky et de la compagnie 1927, direction musicale par Riccardo Bisatti. Opéra de Lille, jusqu’au 26 mai. Infos : https://www.opera-lille.fr/spectacle/la-flute-enchantee-2/